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À jamais, pour toujours.

Jamais je n’ai revu Laurenç Sérénac. L’inspecteur Laurenç Sérénac était un bon, un très bon flic. Quelques mois après l’affaire Morval, fin 1963, j’ai appris par Sylvio Bénavides que Laurenç avait demandé un détachement au Québec, comme s’il devait fuir à l’autre bout du monde. Me fuir, croyais-je. Fuir la folie meurtrière de Jacques, en réalité. C’est au Canada qu’au fil des ans tout le monde prit l’habitude de l’appeler par son surnom, Laurentin. Au Québec, c’est ainsi que l’on surnomme les habitants de la vallée du Saint-Laurent, de Montréal à Ottawa. Il devait être trop tentant pour ses collègues de transformer le prénom occitan de Laurenç en un Laurentin bien québécois. J’ai appris par la presse nationale qu’il avait retrouvé son poste de commissaire à Vernon, lors de l’affaire du vol des tableaux de Monet au musée Marmottan, en 1985. À l’époque, quelques photographies de lui parurent dans la presse nationale. Comment ne pas le reconnaître ? Laurenç Sérénac, devenu pour tous le commissaire Laurentin. Amadou Kandy m’a même dit qu’ils n’ont jamais retiré les tableaux dans son bureau, au commissariat de Vernon, vingt ans après sa retraite, l’Arlequin de Cézanne, la Femme rousse de Toulouse-Lautrec…

Je tremble comme une feuille. Je n’ose pas avancer de nouveau jusqu’à la fenêtre…

Qu’est-ce que Laurenç fait là ?

C’est insensé…

Je dois mettre de l’ordre dans mes pensées. Je tourne en rond dans la salle.

Qu’est-ce que Laurenç fait là ?

Cela ne peut pas être un hasard… J’avance vers le miroir, sans que mes pieds m’en demandent l’autorisation…

On frappe à la porte, quelques étages plus bas !

Je panique comme une adolescente qu’un amoureux surprend chez elle au sortir de la douche… Mon Dieu, je dois être ridicule… L’espace d’un instant, je pense à Patricia Morval, la petite Mary, la rapporteuse, la veuve de Jérôme, effondrée dans mes bras il y a une semaine… La vie vous change. En mieux, parfois. Est-ce elle qui a appelé Laurenç ? Qui l’a mis sur la piste de la vérité, l’abominable vérité ? Je n’ai pas le temps de chercher à comprendre.

On frappe en bas.

Mon Dieu…

Je regarde dans la glace ce visage froid et ridé, mes cheveux dévorés par ce foulard noir qui ne me quitte plus, cette face de mégère acariâtre.

Impossible, impossible d’imaginer lui ouvrir.

J’entends le bruit de la porte de la tour. On la pousse. Je ne l’ai pas fermée derrière moi. Pour faciliter le travail de ceux qui auraient ramassé mon corps…

Quelle sotte !

La voix, dans le colimaçon :

— Tu restes là, mon gros Neptune. Je ne crois pas que tu aies le droit de monter.

Mon Dieu. Mon Dieu.

J’arrache mon foulard noir. Mes cheveux tombent en cascade sur mes épaules. Je cours presque, cette fois, c’est moi qui commande à mes jambes. Et elles ont intérêt à obéir, ces vieilles cannes !

J’ouvre le deuxième tiroir du buffet, j’éparpille de vieux boutons, des bobines de fil, un dé à coudre, des aiguilles. Je me fiche de me piquer.

Je sais qu’ils sont là !

Mes doigts tremblants se replient sur deux rubans d’argent. Devant mes yeux défilent à toute vitesse des images. Je revois Paul dans le cerisier de la cour du moulin, décrochant les rubans d’argent, me les offrant en m’appelant sa princesse ; je me revois l’embrasser, pour la première fois, lui promettre que je les porterais toute ma vie ; je revois Laurenç, des années plus tard, caressant les rubans dans mes cheveux de jeune femme.

Mon Dieu, je dois me concentrer.

Je cours à nouveau au miroir. Oui, je vous le jure, je cours. Avec fébrilité, je noue en un chignon improvisé les rubans d’argent à mes cheveux.

Je ris nerveusement.

Une coiffure de princesse, oui, c’est ce que disait Paul, une coiffure de princesse… Quelle folle je fais !

Les pas s’approchent.

On frappe à nouveau, à la porte de ma chambre, cette fois-ci.

C’est trop tôt ! Je ne me retourne pas, pas encore.

On frappe encore. Avec douceur.

— Stéphanie ?

Je reconnais la voix de Laurenç. Elle est presque la même qu’autrefois. Un peu plus grave que dans mon souvenir, peut-être. C’était hier, il voulait m’emmener. Mon Dieu, tout mon corps frissonne. Est-ce possible ? Est-ce encore possible ?

J’approche mon visage du miroir en or écaillé.

Est-ce que je sais encore sourire ? C’était il y a si longtemps…

J’essaye.

Je traverse le miroir.

Ce n’est plus une vieille femme que je vois dans la glace.

C’est le sourire joyeux de Fanette.

Ce sont les yeux Nymphéas de Stéphanie.

Vivants, tellement vivants.