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— Merci, dit Malko, pince-sans-rire.

L’absence de Chris Jones et Milton Brabeck pouvait se faire fâcheusement ressentir, le cas échéant… Heureusement, il lui restait son pistolet extra-plat. Et toute la police japonaise. Qui n’avait pas l’air d’apprécier les honorables barbouzes de la C.I.A. Même si elles étaient d’aussi haute extraction qu’un authentique samouraï…

— Le Kohan doit quand même avoir des informations à me communiquer, remarqua Malko. Cela fait trois ans que le Sekigun sévit au Japon.

L’Américain secoua la tête.

— Pas grand-chose. Ils ne sont jamais parvenus à pénétrer ces réseaux d’extrême gauche. Leurs membres se connaissent entre eux depuis l’Université, sont peu nombreux et extrêmement méfiants. Ils se haïssent entre eux, en plus. Il y a les « Fang », les « Wu », le « Sekigun ». Tous rivaux. Tous fanatiques.

« Pour ce coup-ci, ils ne savent même pas où ils ont trouvé leurs mitraillettes. La contrebande d armes est quasi inexistante à Tokyo. Même le milieu n’en a pas. Je suis resté trois jours avec eux, j’ai vu leurs armes : des P.M. israéliens, des Uzi, des grenades soviétiques.

Malko bâilla à se décrocher la mâchoire. Tout cela était hautement encourageant. Il espérait trouver auprès de la C.I.A. de Tokyo un peu plus d’aide.

— Et vous, demanda-t-il, vous vous êtes occupé du Sekigun ?

Al Borzoï sembla s’endormir un peu plus.

— Pratiquement pas. J’ai des coupures de presse et les rapports de la police japonaise. Où il n’y a rien. Sauf sur les types qui ont déjà été arrêtés… Les Japonais me donnent tout ce qu’ils ont. Ce qui ne mène pas loin.

— En tout cas, j’ai ordre de retrouver Furuki. Vivant. Et de toute urgence, dit Malko. Son dossier complet va vous parvenir demain, avec les photocopies des documents saisis sur lui… Un plan de destructions industrielles. Il avait sur lui une lettre de Hiroko adressée à des membres du Sekigun aux États-Unis. Annonçant son arrivée prochaine. Le F.B.I. n’a pas eu le temps de faire parler Furuki. D’identifier son réseau de soutien américain. Furuki avait peur. Hiroko a peut-être voulu le récupérer simplement pour qu’il ne parle pas. Pour le liquider…

Al Borzoï jouait avec sa lèvre supérieure déformée.

— Ouais, fit-il. Avec elle, c’est possible. Si vous aviez vu ce qu’elle a fait à cette pauvre fille dans le bureau… Une boucherie. Je sentais qu’elle mourait d’envie de nous flinguer. Comme ça, pour le plaisir. Une dingue. Avec ses yeux de crapaud. Il paraît que c’est sa maladie qui lui donne tout le temps chaud. Nous, on a failli crever de froid…

— Écoutez, dit Malko, Hiroko et ses complices ont besoin d’armes, de passeports, de soutien. Il doit bien y avoir un moyen de remonter à eux.

— Le Kohan n’y est pas arrivé, remarqua tristement Borzoï. Pourtant, ils sont très bien organisés…

Malko regarda la façade blanche de l’Okura, de l’autre côté de la rue. Cherchant comment faire éclater la placidité de Borzoï…

— Il y a peut-être des moyens autres que le Kohan, suggéra-t-il. Vous n’avez pas d’informateurs ?

L’Américain, une jambe par-dessus le bras de son fauteuil, semblait réfléchir profondément. Ou s’endormir. C’était difficile de faire la différence… Finalement, il souleva une lourde paupière.

— Il y a bien quelqu’un qui pourrait nous aider. Un garçon qui a rendu beaucoup de services à la Company.

— Qui ?

— Max Sharon, un journaliste. Il travaillait dans un tout petit canard, dans le Delaware. Nous lui avons payé plusieurs séjours en Corée, pendant la guerre. Pour qu’il écrive des histoires qui nous intéressaient. Finalement, il est resté à Tokyo et a beaucoup de relations. Il continue à nous rendre pas mal de services. Et nous, à l’aider. Je pense que lui… Il a toujours renvoyé l’ascenseur…

C’est ce que la C.I.A. appelait un « désinformateur ». Un journaliste, apparemment indépendant, s’arrangeant pour faire passer certaines histoires fabriquées ou « orientées ». Les Russes en avaient autant que les Américains.

— Où puis-je trouver ce Max Sharon ? demanda Malko.

Borzoï se leva pesamment.

— Son bureau est à la limite de Ginza, tout près de votre hôtel. Je vais lui téléphoner. Allez le voir cet après-midi.

— À propos, précisa Malko, je ne parle pas japonais…

— Tom Otaku va…

— Vous n’avez pas quelqu’un de moins voyant ? suggéra Malko.

Al Borzoï se replongea dans une profonde réflexion pour relever la tête quelques secondes plus tard. Avec une lueur coquine dans son oeil marron :

— Si. Une fille qui m’a rendu aussi des services. Une taxi-girl… Je l’ai employée pour « réchauffer » certains clients…

Devant l’expression de Malko, il sourit :

— Attention ! Kuniko se fait payer cinquante mille yens pour deux heures de sa compagnie. Elle travaille dans le bar le plus cher de Tokyo, le Hawa. Fréquenté exclusivement par des P.-D.G. Qui appartient d’ailleurs à une des plus grosses boîtes du Japon… Et ne croyez pas qu’ici ce soit un métier déshonorant : une taxi-girl, ça ne veut pas dire une putain. Bien sûr, elles se laissent tenter parfois, mais dans le cas de Kinuko, cela risque de vous coûter son poids en or.

À Tokyo, on recensait, grosso modo, dix-neuf mille bars. Dès qu’un Japonais avait un peu de vague à l’âme et quelques yens, il fonçait dans un des minuscules et innombrables bars de Ginza ou de Shinjuku pour passer une heure ou deux en compagnie d’un micro-whisky et d’une taxi-girl…

— En somme, votre Kuniko est une geisha, dit Malko.

Borzoï secoua sa gourmette, ravi :

— Tout juste. Une geisha en or massif. Appartement à un million de yens par mois, Mercedes 450 SL décapotable. Vous irez vous faire tenir la main ce soir, pour faire connaissance. Mais la main seulement. Pour le reste, vos notes de frais n’y suffiraient pas.

— Vous croyez qu’elle collaborera ?

Cette fois, Al Borzoï rit de bon coeur.

— Vous savez comment on la surnomme ? « Bukki ».

— Qu’est-ce que cela signifie ?

— « Argent »… en japonais. Je vais vous donner un mot pour elle. Vous verrez ensuite ce qu’elle demande.

Il alla s’asseoir à son bureau, tira une carte et commença à griffonner des caractères japonais. Il le parlait et l’écrivait parfaitement. Six ans de travail. Malko empocha la carte, bâillant à se décrocher la mâchoire. Le jet-lag le rattrapait. Albert Borzoï le raccompagna jusqu’au rez-de-chaussée de l’ambassade. Milton Brabeck et Chris Jones somnolaient dans des fauteuils et eurent du mal à se lever.

Albert Borzoï s’attarda quelques instants avec Malko. Visiblement préoccupé.

— Je comprends les soucis de la Division des Opérations, dit-il, mais il ne faudrait pas créer un incident avec les Japonais. Si vous apprenez quelque chose sur Furuki par l’intermédiaire de Max Sharon, transmettez l’information immédiatement à Tom Otaku. Vous avez le numéro de sa ligne directe. Il est très efficace.

Malko lui affirma qu’il ne tuerait pas une mouche sans en référer au chef du Kohan… Les deux « gorilles » le rejoignirent :

— On rentre à la maison ? demanda Milton Brabeck, plein d’espoir.

Il n’aimait pas les tremblements de terre.

— Vous rentrez, dit Malko. Moi, je reste.

— À vous les geishas et les massages ! ricana Milton, toujours irrespectueux.

— Je ne pense qu’à ça, affirma Malko, sans sourire.