Выбрать главу
* * *

Quand le téléphone sonna, Malko eut l’impression qu’il était sept heures du matin. Il était rentré à l’Imperial et s’était écroulé immédiatement. Une voix de femme demanda :

— Prince Malko Linge ?

C’était une voix douce, timide… Malko la reconnut immédiatement avec un petit choc agréable au coeur.

— Nancy ! Comment allez-vous ?

Le souvenir des courbes somptueuses de l’hôtesse de l’air, Nancy Younglove, le réveilla immédiatement. Il regarda sa montre : sept heures du soir.

— Comment avez-vous reconnu ma voix ? demanda-t-elle.

— J’ai une assez bonne oreille, dit modestement Malko. Et j’ai également une faim de loup… Puis-je vous emmener dîner ?

— Avec plaisir, dit-elle. J’ai tout suivi… l’échange. À la radio. C’était terrifiant. Je… Je pensais à vous. Vous me raconterez ?

— Juré, affirma Malko. Où êtes-vous ?

— Au Dai-Ichi. C’est tout près d’ici.

Il raccrocha après avoir pris rendez-vous pour huit heures. Impossible d’aller voir la pulpeuse Kuniko avant dix heures du soir. Quant à Max Sharon, il était absent de Tokyo jusqu’au lendemain.

* * *

Furuki serra de toutes ses forces ses dents pour qu’elles ne claquent pas. Le froid était mordant, et il était nu, attaché à un poteau de la véranda de la petite maison de bois, face à un jardin zen impeccablement ratissé, semé de cailloux blancs. L’humidité glaciale le pénétrait jusqu’aux os.

La maison était entourée de hauts murs, sans voisins. Elle appartenait à des gens absents pour trois ans, qui l’avaient louée à un prête-nom, agissant pour le compte du Sekigun. C’était une vieille demeure typiquement japonaise, avec des cloisons coulissantes de bois et de papier huilé, sans chauffage, presque sans meubles, un petit jardin intérieur, cachée dans une très étroite rue sans trottoir du quartier de Ueno.

Hiroko et ses proches n’en sortaient jamais, sauf raison impérieuse. Le ravitaillement était assuré par des membres du Sekigun, inconnus de la police. Hiroko contrôlait une vingtaine d’activistes fanatiques, la plupart très jeunes.

— Ko ! appela Furuki.

C’était le seul qui avait osé lui manifester un peu de sympathie. Le Japonais moustachu qui avait participé à l’attaque de l’ambassade U.S.

Hiroko l’avait battu pendant plus d’une heure dès l’aube après lui avoir enfoncé dans la bouche une serviette à thé. Avec une longue et mince badine de bambou, s’attardant au sexe, aux testicules. Le regard trouble, comme si elle y prenait un plaisir sexuel. À chaque coup, Furuki se mordait les lèvres pour ne pas crier. Au suivant, la douleur était encore plus forte… Il avait uriné involontairement sous la douleur, et Hiroko, dont le blue-jeans avait été éclaboussé, avait menacé de le châtrer s’il recommençait…

Ko n’avait pas entendu. Ou pas voulu l’entendre. Les panneaux restaient obstinément clos. Furuki pensa à la chaleur relative qui régnait à l’intérieur… Sa peau était violette de froid, son sexe recroquevillé comme une crevette morte.

Tout avait commencé la veille par une conversation amicale, avec les trois membres du commando. Puis, peu à peu, le ton avait changé : Hiroko était devenue plus incisive, puis méchante, hargneuse, soupçonneuse. Demandant à Furuki de confesser ses fautes, d’un air entendu. Le malheureux avait eu beau répéter que sa capture était le fruit du hasard, qu’il n’avait pas parlé, Hiroko ne l’avait pas cru. Et pourtant, le F.B.I. n’avait donné aucune publicité à ses aveux partiels.

— Si tu es innocent, avait finalement proclamé Hiroko, tu dois te plier aux règles de l’interrogatoire révolutionnaire.

Sous le regard neutre, méfiant, de Ko et de Jinzo, Furuki avait accepté de se déshabiller et de se laisser lier à un des poteaux de la véranda. Croyant encore à une des simagrées symboliques dont Hiroko était friande. Mais, maintenant, il avait peur. Le jeu allait trop loin. La journée, attaché au poteau, avait été effroyable. Furuki s’était retenu pour ne pas hurler et déchaîner la colère de Hiroko. Les cordes lui entraient dans la chair, ses poignets avaient enflé. Le bout de ses doigts était bleu. Il mourait de faim.

La paroi de papier huilé glissa silencieusement. Hiroko s’avança vers Furuki. Celui-ci faillit crier de soulagement. Il était un peu plus de quatre heures et il faisait déjà presque nuit. Elle venait le libérer.

Vêtue d’un blue-jeans et d’une chemise de toile, insensible au froid, la Japonaise vint se planter en face de Furuki, le regard de ses gros yeux globuleux totalement impénétrable.

— Tu as appelé ? demanda-t-elle.

— Oui, dit-il humblement. Je voudrais que tu me détaches.

Une lueur de cruauté joyeuse éclaira les yeux de crapaud :

— Il faut d’abord que tu me dises ce que tu as avoué aux Américains.

— Je n’ai rien avoué, répéta Furuki. Je te le jure.

Brutalement, elle le gifla. Deux fois, de toute sa force. Les yeux lui sortaient encore plus de la tête.

— Salaud, lui dit-elle d’une voix contenue. Je sais que tu mens. L’homme qui t’a amené ici est toujours à Tokyo. Je suis sûre qu’il me cherche, tu m’as trahie…

Reculant, elle entreprit de le rouer de coups de pied. Impuissant à se protéger, Furuki se mit à pousser des cris de douleur. Hiroko s’arrêta enfin de frapper, essoufflée. Mais Furuki sentait que ce n’était qu’un répit. Il voulut la calmer, lui jeter quelque chose en pâture.

— Ce n’est pas toi qu’il cherche, cria-t-il. C’est moi !

— Comment le sais-tu ? demanda froidement la Japonaise.

Furuki renifla, tremblant, malade de peur et de douleur :

— Je les ai entendus, expliqua-t-il, ils croyaient que je ne comprenais pas l’anglais. Ils disaient qu’il fallait me reprendre à tout prix… Dans l’avion. Ne pas me laisser au Japon. Ils ont peur de toi, Hiroko.

La Japonaise lui jeta un regard terrible.

— Ils ont raison, dit-elle, gonflée d’orgueil. Mais s’ils veulent tellement te reprendre, c’est parce que tu as commencé déjà à trahir. Ils espèrent que tu continueras… N’est-ce pas, Furuki-san ?

— Non, c’est faux ! hurla le jeune Japonais. C’est faux !

Hiroko secoua la tête.

— Tu finiras par avouer… Maintenant, je n’ai pas le temps de m’occuper de toi. Mais je te ferai parler…

Elle fit demi-tour et rentra dans la maison, en dépit des supplications de Furuki. Certaine de deux choses. Que Furuki avait trahi et que l’homme blond qui avait dirigé l’échange des otages la cherchait.

Il fallait frapper la première.

Chapitre V

— Ça a dû être terrible pour vos nerfs, murmura Nancy Younglove en trempant un morceau de Kobe beef dans l’eau bouillante de la marmité posée sur la table.

À elle seule, elle avait déjà vidé deux flacons de saki.

Dépouillée de son uniforme, Nancy avait l’allure d’une femme du monde au corps épanoui. Ses longues mains aux ongles impeccables et longs, d’un rouge vif, fascinaient Malko. Elle portait une robe de jersey de soie noire longue, très ajustée au buste largement décolleté, mais sagement floue à partir de la taille. Un peu à l’image de son attitude. Réservée, avec de brefs éclairs dans les yeux. Parfois, sa main frôlait celle de Malko, sans qu’il sache si c’était volontaire. Depuis le début du dîner, elle ne lui parlait que des otages, réclamant toujours plus de détails. Il finissait par en être légèrement vexé.