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— J’ai eu peur, avoua Malko. La folie fait toujours peur. Cette Hiroko n’a pas toute sa raison. C’est un bloc de haine. Surtout envers les femmes. Elle a massacré la secrétaire de l’ambassade d’une façon abominable.

Ils replongèrent leurs baguettes dans la marmite d’eau bouillante. Le restaurant, curieusement appelé Mon Cher Tonton, était aux trois quarts vide. On les avait placés dans un coin du premier étage, séparé par une grande glace d’un jardin intérieur curieux, fait de bambous géants. Inattendu dans cette rue étroite.

Comme la cuisine, d’ailleurs : le Shabu-Shabu consistait à jeter des choses innommables dans de l’eau bouillante, à les tremper ensuite dans du jaune d’oeuf cru et à les avaler, à grand renfort de sauce de soja. C’était dommage de gaspiller du Kobe beef à cinquante dollars le kilo, merveilleusement tendre par ailleurs… Les boeufs étaient soigneusement abreuvés à la bière et massés avant d’être abattus…

Bouilli, il perdait un peu de sa saveur. Malko avait dû se battre pour obtenir du sel et du poivre. Les Japonais ne mangeaient pas épicé. La cuisine des restaurants devait être réduite au strict minimum, car chaque table comportait son mini-fourneau à gaz, ce qui faisait ressembler le dessous des tables à un nid de serpents, à cause des tuyaux. Malko avala une gorgée de saké, tiède et douceâtre. Sous la table, la jambe de Nancy était appuyée à la sienne. La jeune Américaine semblait vivement apprécier la compagnie de Malko avec, pourtant, une imperceptible et curieuse réserve qu’il n’expliquait pas. Cependant, Nancy Younglove n’avait rien ni d’une allumeuse ni d’une garce…

Malko paya vingt-six mille yens, ce qui à Paris aurait réglé une addition de chez Maxim’s. Le Japon était le cimetière des milliardaires.

Ils se retrouvèrent dans les rues étroites de Roppongi, le Saint-Germain-des-Prés de Tokyo. Pas de trottoirs, des rues sinueuses, animées, bourrées de restaurants, de bars, de boîtes. Du néon partout, de grosses voitures avançant au pas, conduites par des Japonais figés ou des créatures fardées et impassibles.

Malko consulta discrètement sa montre. Neuf heures et demie. Intérieurement, il décida que Kunito, la taxi-girl, pouvait encore attendre une heure. De toute façon, l’hôtel de Nancy Younglove, le Dai-Ichi, se trouvait en bordure de Ginza. C’était sur son chemin.

— J’ai, malheureusement, un rendez-vous tout à l’heure, expliqua-t-il à la jeune Américaine ; j’aurais pourtant aimé vous emmener dans une discothèque, à l’ombre d’une bouteille de Dom Pérignon. À moins que nous ne puissions nous retrouver après…

— Si vous voulez, dit-elle. Je n’ai pas sommeil.

Ils prirent un taxi, à Roppongi Corner. Si exigu qu’ils demeurèrent serrés l’un contre l’autre tout le trajet. Arrivés devant le Dai-Ichi, Nancy se tourna vers Malko le plus naturellement du monde :

— Voulez-vous que je vous montre où je suis, que vous n’ayez pas à me demander ?

C’était une invite on ne peut plus directe… Ils traversèrent le hall sinistre et vide jusqu’à un ascenseur minuscule. Le couloir sentait les nouilles chinoises et la chambre était à peine plus grande que l’ascenseur.

— La compagnie ne nous gâte pas, dit Nancy en souriant, mais j’ai quand même à boire.

Elle montra un carton de bouteilles de Gini et de la vodka.

Les néons de Ginza clignotaient de l’autre côté de la voie aérienne du chemin de fer. Malko était si près de Nancy qu’il n’eut qu’à allonger le bras pour l’attirer contre lui. Elle se laissa faire, répondit à son baiser, ne l’arrêta pas lorsque ses mains descendirent le long de son buste.

Quand elle ne l’embrassait pas elle l’observait de ses grands yeux marron. Impénétrable. Pourtant, Malko sentait son corps élastique répondre à son élan, frémir. Il se dit qu’il allait conclure ce qu’il avait commencé à bord du « 747 ».

Il entraîna Nancy vers le lit. Déchaîné en dépit de sa fatigue. Cette aventure facile et agréable, provoquée par sa partenaire, l’excitait prodigieusement. Sans cesser de l’embrasser, sa main remonta le long de la jambe fuselée, découvrit le rebord d’un bas. Une explosion douce irradia son ventre. Enfin, une femme qui ne portait pas de collants ! Mais au moment où il effleurait la chair tiède au-dessus du bas, les longs doigts de Nancy se posèrent sur sa main et la retinrent. Doucement, mais fermement. Malko crut à une coquetterie passagère, insista.

Mais Nancy Younglove resserra brusquement ses longues jambes. Ne voulant pas la brusquer, Malko abandonna son attaque et l’embrassa. Elle lui rendit son baiser avec fougue. Mais quand il voulut reprendre sa caresse là où il l’avait laissée, de nouveau, elle se ferma comme une huître. Agacé par cette résistance insolite, pressé par le temps, malade de désir, il décida de prendre le problème par l’autre bout, en s’attaquant au décolleté. Le tissu souple laissa très vite sortir deux seins fermes et pointus. Le traitement qu’il leur fit subir arracha un petit gémissement à la jeune femme. Mais quand il découvrit les fines jarretières noires, elle rabattit tranquillement la robe sur ses jambes et se dressa sur son séant, la poitrine entièrement découverte.

— Je crois que vous avez rendez-vous, dit-elle gentiment.

Malko eut l’impression de subir un nouveau tremblement de terre.

Depuis le début de la soirée, Nancy se conduisait comme une femme désireuse d’avoir une aventure. Malko bouillait de rage. Il avait horreur des allumeuses… Son expression dut être particulièrement expressive, car Nancy Younglove demanda d’une voix douce :

— Vous m’en voulez ?

Les yeux de Malko étaient striés de vert.

— Non, dit-il froidement. Je me demande si je vous viole tout de suite ou plus tard.

Elle eut un rire sincèrement gai :

— Ne dites pas de bêtises. D’abord, vous n’êtes plus à l’âge où on fait l’amour à une femme de force. Ensuite, vous ne pouvez pas me violer.

— Qui va m’en empêcher ?

— Vous, fit-elle.

Leurs regards se croisèrent, et Nancy soutint le sien. Puis, elle soupira :

— C’est ma faute. Je n’aurais pas dû vous téléphoner. Mais j’avais envie de vous revoir. À cause du magnétisme que vous dégagez. De votre vie. J’ai l’impression que vous vivez dans un monde dangereux, différent du mien, qui me fascine… Et puis… (Elle hésita.) Physiquement aussi, vous m’attirez. J’ai envie de vous.

Malko sentit une onde délicieuse calmer sa tension.

— Mais alors…

Elle se pencha, la poitrine toujours découverte, et mit un doigt sur ses lèvres à lui :

— Chut ! Je connais votre objection. Pourquoi ne sommes-nous pas en train de faire l’amour ? Je vais vous le dire : j’aime un homme très profondément. Je m’entends merveilleusement avec lui, physiquement. Je sais que si je fais l’amour avec vous, cela cassera quelque chose. Je ne le veux pas.

Malko la fixa, partagé entre le respect et la frustration.

— Mais vous m’avez amené ici, dans votre chambre. Vous saviez…

— Bien sûr, fit-elle. J’ai été faible. (Elle rit.) Mais je vous ai dit que j’avais envie de vous. C’est agréable de flirter avec un homme dont on a très envie.

Le cynisme à cette dose-là, c’était admirable…

— Vous ne voulez pas que je vous offre un orgasme en mettant des gants blancs ? demanda ironiquement Malko.

Nancy Younglove ne rit pas.

— Non, dit-elle, je ne veux pas avoir d’orgasme avec vous.

— Mais vous voulez bien flirter.

— Ce n’est pas la même chose. Je sais que je suis odieuse… Je sais aussi ce que vous pensez. Mais ce serait trop grave pour moi.