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Malko l’attira contre lui, excédé, et l’embrassa. De nouveau, ce fut le paradis… Par-dessus le jersey de la robe, il la caressa, la sentit frémir, puis brusquement resserrer les jambes… Avec une lucidité démoniaque. Malko, de rage, enfonça ses dents dans un des seins découverts. Elle poussa un petit cri, mais ne le repoussa pas. Le jeu cruel se prolongea. Sans que Malko progresse d’un pouce. Flirt. Bagarre. Explications. Flirt… Chaque fois qu’il se sentait prêt à envoyer promener la jeune Américaine, il la trouvait si désirable que son désir reprenait le dessus… Finalement, c’est elle qui abandonna, étendue sur le dos, la robe froissée, remontée à la lisière des bas, descendue jusqu’au nombril :

— Je n’en peux plus, avoua-t-elle, avec un rire nerveux.

Malko découvrit avec horreur qu’il était minuit moins le quart ! Furieux contre lui-même.

Humilié, frustré, le ventre en feu, il se releva et se rajusta. Appuyée sur les coudes, Nancy le contemplait, les yeux fixés sur le centre de son corps. Avec une expression à la fois gourmande et détachée.

— J’espère que vous terminerez mieux la nuit, dit-elle.

Le pire, c’est qu’il la sentait sincère… Malko avait le sang qui lui battait aux tempes. Lorsqu’il atteignit la porte, Nancy se leva et vint vers lui. Presque timidement, elle l’embrassa, le bassin un peu écarté de lui, comme pour ne pas rallumer l’incendie.

— Bonsoir et pardon, murmura-t-elle.

* * *

Le Hawa se trouvait dans Amiki Dori Street, petite rue parallèle à l’énorme Expressway qui ceinturait Ginza, surélevé sur des piliers de béton. À cette heure tardive, les boutiques étaient fermées, mais quatre ou cinq néons criards scintillaient parfois sur le même immeuble, signalant les endroits accueillants, installés en étage. Malko poussa la porte du Hawa qui avait droit à un rez-de-chaussée en raison de son standing, et reçut une bouffée de musique. En dépit de la pénombre, il distingua l’agencement bizarre de l’intérieur. Le centre était occupé par un bar protégé par un ovale de barreaux de bois, tandis que les murs étaient tapissés de petits boxes, éclairés chacun d’une lampe minuscule, occupés la plupart par des couples.

Il s’avança jusqu’au bar, et son regard buta sur un éblouissement de jambes fuselées sortant des robes de soie. Des filles qui attendaient. Il fut gratifié d’éblouissants sourires, et un garçon surgit derrière lui, tout en courbettes, avide d’assouvir les abominables perversités de l’honorable étranger.

— Miss Kuniko ? demanda Malko.

Le sourire du garçon s’accentua. Les filles du bar reprirent leur air morose. Par gestes, le garçon invita Malko à s’installer dans un petit box près de la porte et lui apporta trente secondes plus tard un whisky qui avait dû être mesuré avec un dé à coudre et, d’après son arôme, distillé dans une baignoire.

La musique de fond couvrait le bruit des conversations. Malko remarqua deux hommes seuls au bar, tristement plongés dans la contemplation des barreaux. Des masochistes ou des radins. Il venait de finir son microscopique whisky lorsqu’une apparition se matérialisa devant lui.

La Reine de Saba, style nippon.

Des éblouissants cheveux roux surmontant un visage aux méplats prononcés, aux traits assez durs. Adouci par d’immenses yeux en amande d’un vert étrange, rehaussés de cils longs comme des doigts, une bouche pulpeuse très rouge s’ouvrant sur des dents à faire envie à un bébé requin… Le reste n’était pas moins appétissant : le petit nez mutin, la poitrine insolente dont les deux globes laiteux jaillissaient du décolleté de la robe de paillettes vertes assortie aux yeux, les ongles irréellement longs qui la faisaient ressembler à une danseuse khmère. Même la voix avait de quoi faire rêver. Basse, douce, légèrement modulée. Une voix de femme amoureuse. Bien que les yeux soient durs comme des silex.

— I am Kuniko, annonça l’apparition.

Malko se leva. Kuniko était tellement parfaite qu’elle ressemblait à une poupée sortant d’une boîte. Pas un cheveu ne dépassait et une couche de vernis incolore semblait avoir été passée sur son maquillage de parade.

— Je suis un ami d’Al Borzoï, annonça-t-il.

La Japonaise poussa un petit roucoulement joyeux et s’assit en face de Malko. Les yeux un peu adoucis. Aussitôt, il lui tendit la carte du chef de station de la C.I.A. Kuniko la déchiffra avec soin, puis la rangea dans son sac.

— Je serais heureuse de pouvoir vous aider, gazouilla-t-elle, mais je suis très prise.

Il se souvint du surnom de la jeune femme et se hâta de la rassurer.

— La compagnie pour laquelle je travaille attache un grand prix à la mission dont je suis chargé et saura se montrer extrêmement généreuse… avec ceux qui m’aideront.

Le maquillage parfait faillit se craqueler sous la joie sincère de Kuniko. Elle sortit une carte et griffonna un numéro de téléphone dessus, puis la passa à Malko sous la table.

— C’est mon numéro personnel, dit-elle, mais nous n’avons pas le droit de le donner.

Le garçon s’approcha et murmura quelque chose à son oreille, pendant que Malko admirait les conques compliquées de sa coiffure, qui s’emboîtaient les unes dans les autres… Le garçon disparu, elle se pencha vers lui et il eut l’impression de plonger dans une baignoire pleine de parfum.

— Malko-san, chuchota-t-elle, je ne vais pas pouvoir rester longtemps avec vous. Quand vous êtes arrivé, j’étais déjà avec un honorable client, un vieil habitué. Il me réclame…

Elle se retourna, adressant un sourire éblouissant à un très vieux débris à lunettes attablé seul devant une bouteille de cognac de Lagrange. Lorsqu’il se vit observé par Malko, le Japonais se souleva de son siège, esquissant plusieurs courbettes de bon aloi.

La solidarité internationale des « poires »…

— Je vous téléphonerai, promit Malko. Dès que j’aurai besoin de vous.

La poignée de main de Kuniko était une véritable caresse : prolongée, douce et enveloppante. Les yeux verts s’étaient réchauffés. En dépit du maquillage appuyé, elle était quand même très belle, se dit Malko, frustré par son intermède avec Nancy Younglove. Il eut envie de déposer un baiser sur les seins offerts sur canapé de paillettes, mais se souvint à temps qu’il était un gentleman. Il suivit des yeux sa croupe ronde et cambrée, tandis qu’elle allait rejoindre son client. Puis observa l’ambiance du Hawa en attendant l’addition.

Il y avait une quinzaine de couples dans les boxes. Absorbés dans un marivaudage de bon ton, sans le moindre geste déplacé ou intime. Les plus audacieux des Japonais prenaient la main de leur taxi-girl, tandis qu’ils déroulaient la liste de leurs malheurs…

Malko faillit avaler sa cravate en recevant l’addition : trente mille yens… Pour ce prix-là, on dînait à deux chez Maxim’s. Là-dessus, il y en avait vingt-mille pour la belle Kuniko. Contre douze minutes de présence effective. Comme pour les parkings, l’heure commencée était due. Elle ne devait pas être économiquement faible. Le garçon, compatissant ou inquiet, se pencha sur Malko.

— Sir, nous acceptons les cartes de crédit…

* * *

Malko frissonna en se retrouvant dehors. L’hôtel était trop près pour qu’il prenne un taxi. Il se mit à marcher rapidement, d’une humeur de dogue, pensant alternativement à Nancy Younglove et Kuniko. Ce n’était pas son jour… Entre une allumeuse et une amoureuse du Veau d’or, son avenir sentimental semblait compromis.

Il se demanda ce que lui réservait l’avenir : jamais deux sans trois. Sa frustration était telle qu’il dut se retenir pour ne pas retourner au Dai-Ichi