Ginza était désert. C’était la crise au Japon et de nombreux bars avaient déjà fermé. Les néons brillaient tristement dans le froid. Au moment où il passait sous le pont du chemin de fer avant l’Imperial, un train fit trembler les poutrelles métalliques. Le hall de l’hôtel était nu comme la main. Malko prit sa clef, espérant jusqu’à la dernière seconde trouver Nancy Younglove l’attendant dans le couloir. Repentante.
Il n’y avait qu’une femme de chambre aux yeux bridés, haute comme trois pommes, avec des jambes en parfait arc de cercle. Dégoûté, il alluma la télévision pour regarder un vieux film de samouraïs, le western local. Mauvaise journée.
Malko sortait de sa douche lorsqu’on frappa à la porte de sa chambre. Un vent violent avait balayé le brouillard et un soleil radieux éclairait Tokyo. Il alla ouvrir. Il demeura interdit devant une étrange apparition. Une Japonaise de petite taille avec des cheveux courts et frisés, un petit masque de gaze blanche antigrippe, lui couvrant le nez et la bouche – chose courante à Tokyo l’hiver – enveloppée dans une grande cape marron qui lui descendait jusqu’aux chevilles, tenait à la main un paquet cubique enveloppé de papier multicolore.
Elle plongea devant Malko en une profonde courbette, se redressa et se lança dans un long discours où Malko crut reconnaître le nom de Tom Otaku. Finalement, elle tendit le paquet à Malko et s’inclina pour une nouvelle courbette jusqu’au sol.
Malko prit le colis, embarrassé de ne pouvoir la remercier, mais, visiblement, elle ne parlait pas anglais. Il la regarda s’éloigner dans le couloir, vers les ascenseurs, puis rentra dans sa chambre.
Qu’est-ce que Tom Otaku pouvait bien lui envoyer à huit heures du matin ?
La dernière couche de papier s’écarta, découvrant une paroi métallique. Instantanément, Malko fut sur ses gardes, le coeur dans la gorge. Avec d’infinfes précautions, il acheva de défaire l’emballage du cadeau. Il faillit bondir loin de la table. À travers un grillage métallique laissant passer des fils multicolores, il apercevait ce qui ne pouvait être que des pains d’explosifs ! Reliés à un détonateur gros comme un crayon par un système compliqué. Pendant une fraction de seconde, Malko demeura paralysé, le cerveau vide.
Puis les idées recommencèrent à affluer. Il se rua à la fenêtre, l’ouvrit, se pencha dehors. De l’autre côté de la rue étroite, il y avait un building moderne au toit plat.
Malko revint vers la table, se forçant à ne pas penser, prit la boîte dans sa main droite, et, comme un lanceur de poids, la projeta de toutes ses forces à l’extérieur. De justesse, elle atteignit le bord du toit, roula quelques mètres, et se désintégra avec une flamme rouge et une violente explosion ! Le vent emporta immédiatement le nuage de fumée noire vers Hibaya Park. S’il n’y avait pas eu le papier froissé dans la chambre, l’onde de choc qui faisait encore vibrer douloureusement ses tympans et la tache noire sur le ciment, là où la bombe avait explosé, Malko aurait pu croire à un cauchemar…
Trente secondes plus tard, il se ruait hors de sa chambre, son pistolet extra-plat dans la ceinture. Par miracle, un ascenseur arrivait à l’étage. Un groupe d’hommes d’affaires italiens le regarda avec surprise. Il jaillit dans le lobby bruissant de monde, zigzagua entre les gens, n’aperçut personne. La fille avait quatre ou cinq minutes d’avance.
Dehors, il entendit une sirène de police qui se rapprochait. L’explosion n’était pas passée inaperçue. Autant remonter prévenir les gorilles. Il reprit un ascenseur, ivre de rage, le coeur encore battant à grands coups… Le picotement de la peur sur le dessus des mains. Les portes s’ouvrirent au premier étage et il leva les yeux machinalement. Le temps d’apercevoir une cape marron !
Au moment où les portes se refermaient, il bondit à l’extérieur.
Elle le vit. Son masque de gaze avait disparu, découvrant des dents écartées et une petite bouche charnue. En apercevant Malko, elle fit demi-tour, fonçant vers l’East Wing, reliée au bâtiment principal par un dédale de couloirs. Malko percuta de plein fouet deux Japonais. Si fort qu’ils roulèrent tous les trois sur la moquette. Le temps de se relever, la fille à la cape avait vingt mètres d’avance. Malko surgit dans la galerie surplombant le hall arrière, aperçut la fille qui filait vers la sortie, hurla à se faire péter les poumons :
— Stop her ! Stop her !
Les quatre-vingts membres d’un voyage organisé coréen levèrent la tête, mais ne bougèrent pas…
Malko dévalait déjà l’escalier. Il jaillit dehors au moment où la fille tournait le coin de la rue menant à Hibaya Park. Il redoubla de vitesse, aperçut plusieurs voitures de police arrêtées au bas du building où « sa » bombe avait explosé. La fille passa devant eux sans être remarquée ! Malko recommença à hurler, mais personne ne l’écouta.
Peu à peu, il remontait son retard. Elle n’avait plus d’espoir de lui échapper. Il la rattrapa au moment où elle tentait de se faufiler entre les voitures dévalant Hibaya Dori. Malko la saisit par le bras, et elle se débattit aussitôt farouchement. Deux Japonais qui attendaient des taxis s’immobilisèrent, outrés. Il y eut un léger ralentissement de la circulation, et la fille fonça en avant, avec une force inattendue. Dans le mouvement qu’elle fit pour échapper à Malko, la cape marron s’ouvrit, et il aperçut la doublure.
Le choc fut tel qu’il lâcha prise.
La cape était littéralement doublée de cartouches de dynamite.
La Japonaise filait déjà à travers Hibaya Dori, évitant habilement les voitures. Un Japonais en civil surgit près de Malko. Arborant un badge doré au revers de son veston : DETECTIVE. Un des policiers de l’hôtel chargé de relever l’immatriculation des voitures suspectes devant l’Imperial.
— Que se passe-t-il, Sir ? interrogea-t-il. Cette personne vous a importuné ?
Malko se jeta entre les voitures, au risque de se faire écraser, criant au détective :
— C’est une terroriste ! Elle a des explosifs sur elle !
Le mot de « terroriste » propulsa le détective comme une fusée. Gesticulant, injuriant les voitures, il fonça à travers le trafic, doublant même Malko.
La terroriste à la cape marron arriva de l’autre côté de l’avenue avant les deux hommes, et s’élança à travers les pelouses de Hibaya Park. En dépit de sa petite taille, le Japonais filait comme une flèche !
Gagnant sans cesse du terrain. Gêné par ses anciennes blessures, Malko perdait du terrain, son pistolet extra-plat au poing. Les poumons en feu, il vit le détective cent mètres devant lui, saisir un bout de la cape marron. L’explosion vint comme un coup de tonnerre, secouant Malko, puis le balayant d’un souffle brûlant. Il se jeta instinctivement à terre pour éviter l’onde de choc, entendit un klaxon hurler. Il releva la tête : il n’y avait plus que des débris informes à l’endroit où le détective de l’Imperial avait rattrapé la terroriste. Une voiture parquée dans l’allée qu’elle s’apprêtait à traverser s’était enroulée autour d’un cerisier dépouillé de feuilles.
Malko s’épousseta et s’avança vers le lieu de l’explosion. Une grosse Toyota de la police le rejoignit deux minutes plus tard. Il n’y avait d’ailleurs pas grand-chose à voir. Les restes des deux Japonais devaient être éparpillés jusqu’au Palais Impérial. On ne saurait jamais si c’était un accident ou si la fille envoyée pour tuer Malko avait préféré se suicider plutôt que d’être prise. Avec les fanatiques du Sekigun, tout était possible.