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Il frotta deux doigts l’un contre l’autre en un geste expressif.

— Il y a les cinq cent mille dollars de la rançon, dit Malko. S’il m’aide à retrouver Hiroko, ils sont à lui.

— Parfait, parfait, approuva Sharon de son étrange voix saccadée.

— Où puis-je le trouver ?

Instantanément, Sharon fut la statue de la réprobation. Le front plissé, la bouche tirée vers le bas, le menton rentré.

— Cela ne se fait pas comme cela ! Je vais lui transmettre votre offre et, si elle lui convient, il vous contactera. À propos, vous avez un interprète ? Il ne parle pas un mot d’anglais… Pas Borzoï. Il croit parler le japonais, mais il se rend souvent ridicule. C’est une langue difficile, tortueuse, personnalisée selon la personne qui la parle. (Il eut son rire aigrelet.) Quelquefois, Borzoï, sans le savoir, parle le langage des femmes. Comme s’il était une femme.

Coupant le flot de paroles, Malko arriva à placer le nom de Kuniko. Sharon fit la moue :

— Il aurait mieux valu un homme. Enfin…

Enfumé par la pipe et abruti de mots, Malko paya une addition qui aurait suffi à nourrir une famille du Bangladesh pendant un an. À la sortie du restaurant, Max Sharon lui serra la main aussitôt.

— Je vais par là, fit-il, désignant le centre de Ginza. À bientôt. Je m’occupe de vous.

Malko regarda l’étrange bonhomme s’éloigner d’un pas rapide, réalisant qu’il n’avait pas la moindre idée de ce qu’il pensait réellement. Il n’y avait plus qu’à prier pour que le syndicat des racketteurs vole au secours de la C.I.A.

* * *

Hiroko éteignit le transistor collé à son oreille. La rage la faisait trembler. Non seulement, Yokohi ne reviendrait pas, mais elle avait échoué dans sa mission.

Machinalement, la Japonaise prit quelques bâtonnets d’encens, les alluma et les planta dans un petit bol de sable, au pied d’un grand kakemono pendu au mur, maxime de sagesse dessinée sur un pan de soie. La fumée de l’encens commença à monter dans la petite pièce, caressant les narines de la terroriste. Dehors, sous la véranda, Furuki était toujours attaché, nu, à son poteau, toussant à fendre l’âme. Le matin, tôt, Hiroko lui avait infligé une nouvelle avanie : elle l’avait tondu avec un rasoir, si maladroitement que son crâne n’était plus qu’une boule de sang séché.

Les autres dormaient dans les chambres minuscules. Hiroko était la seule à posséder un transistor. Il faudrait bientôt leur annoncer la nouvelle.

La pièce où elle se trouvait était absolument nue, à l’exception des nattes qui couvraient le sol de bois et d’une petite fosse où bouillait une théière sur un brasero. Hiroko s’en approcha et se versa une tasse de thé vert. Pour l’aider à réfléchir.

Les gémissements et la toux de Furuki, attaché maintenant depuis deux jours, nourri d’un peu de riz, la calmèrent un peu. Mais loin de lui faire renoncer à ses projets, la mort brutale de Yokohi augmentait au contraire sa détermination. Une vingtaine de membres du Sekigun lui obéissaient encore aveuglément. C’était assez pour supprimer l’homme qui se dressait en travers de son chemin. Grâce à Furuki, elle était maintenant certaine qu’il était à Tokyo pour la traquer.

Elle but une gorgée de thé brûlant, les yeux fixés sur la véranda. Rêvant d’y attacher son ennemi et de lui faire subir le même traitement qu’à Furuki. Une mort très lente et très pénible.

Chapitre VI

Ono Kawashi recolla d’un geste automatique un des morceaux de sparadrap qui maintenaient ses paupières ouvertes. Depuis peu, il souffrait d’une maladie des muscles qui le paralysait partiellement. Sans ces bouts de tissus, ses paupières seraient tombées, l’aveuglant. Avec philosophie, il s’était habitué à ce petit avatar supplémentaire, venant s’ajouter à la sciatique sournoise qui l’empêchait de profiter autant qu’il en aurait eu envie de la troisième femme qu’il s’était offert trois ans plus tôt, Koko.

Il prit dans une petite boite laquée noire une fève glacée au sucre, la laissa fondre sur sa langue, puis se laissa aller en arrière, émettant un petit rot de satisfaction. Il examina alors d’un regard critique l’énorme bouquet qui occupait tout un coin de la pièce. Tous les matins, M. Chidoya, professeur d’arrangement de fleurs, venait en créer un nouveau, changeant les fleurs, en apportant de nouvelles, de façon à ce que son honorable client n’ait jamais devant les yeux le même deux jours de suite. M. Kawashi tenait essentiellement à cette diversité. C’était un de ses luxes les plus chers. Au-delà des fleurs, il laissa errer son regard sur les arbres du Jardin Impérial. L’immense appartement où il passait le plus clair de son temps occupait tout le douzième étage d’un immeuble ultra-moderne donnant directement sur le Kokyo, le Palais Impérial, au-dessus de Uchibori Dori. Le président du syndicat des racketteurs disait parfois fièrement qu’il jouissait de la même vue que l’Empereur. Ce qui, pour un fils de pêcheur de perles quasi analphabète de l’île de Hokkaïdo, n’était pas si mal… Le corps de Ono Kawashi trahissait ses origines : petit et sec comme un sarment de vigne, avec de grosses mains déformées par l’arthrite, des yeux myopes derrière de grosses lunettes, quelques rares cheveux blancs sur son crâne rond déformé sur le côté gauche par une grosse « loupe »…

Pour chasser le goût de la fève, un peu fort, M. Kawashi cueillit délicatement un des pétales de la rose qui se dressait dans un vase effilé sur son bureau et l’enfourna dans sa bouche. Il se mit à le mâcher, tout en relisant la missive qu’on lui avait fait porter deux heures plus tôt. Merveilleusement calligraphiée sur un parchemin épais, comme il se doit entre gens de bonne compagnie…

M. Kawashi n’était certes pas considéré ainsi par tout le monde, mais les estimations de sa fortune variaient entre cinq et dix milliards de yens… Les mille mètres carrés de son appartement regorgeaient de tableaux, d’oeuvres d’art d’Asie et d’Europe, de bouddhas dérobés à de lointains temples de Birmanie, de statuettes cloisonnées d’une finesse infinie, ramenées en contrebande de Chine… Le jardin d’hiver qui prolongeait son bureau, rehaussé de fontaines, de mini-cascades, semé de coûteuses et fragiles plantes tropicales, avait à lui seul coûté le prix d’une maison de vingt nattes. Au lieu d’avoir une bonne philippine, il y en avait trois japonaises à deux cent mille yens pièce. Grâce à un système complexe d’intimidations féroces, M. Kawashi, de son bureau tapissé de teck, dirigeait toute l’organisation du racket de Tokyo. Pas un bar, pas une boîte, pas un restaurant, pas une blanchisserie ne fonctionnait entre Yokohama et Tokyo sans avoir versé sa dîme. Ce qui avait créé de nombreux ennemis à M. Kawashi. Actifs et souvent puissants. C’est à cause d’eux qu’il venait de passer trois mois dans une prison de Tokyo, tandis qu’une meute d’avocats montaient à l’assaut du juge pour obtenir sa mise en liberté… Cela avait coûté une montagne de yens, mais M. Kawashi avait enfin regagné son bureau dont il humait les senteurs avec délices… De nouveau, il se laissa aller à grignoter une fève, écoutant le bruissement de la cascade dans le jardin d’hiver.

Il hésitait. L’offre qu’il avait sous les yeux était, certes, intéressante : même pour M. Kawashi, cinq cent mille dollars représentaient une grosse somme d’argent. Il ne semblait pas y avoir de limites à sa boulimie financière. En dépit de ses soixante-six ans, il continuait à agrandir son empire avec une férocité joyeuse et tenace. Comme s’il avait dû vivre un siècle de plus. Il était lucide et savait que la superbe Koko serait bientôt la veuve la plus riche de Tokyo. Il faisait venir de Corée de mystérieuses infusions de gin-seng, supposées lui conserver une éternelle jeunesse. Mais qui n’arrivaient pas à guérir sa sciatique… Il recracha ce qui restait de la rose. Au fond, ce qui le flattait immensément, c’est qu’un étranger fasse appel à lui. Un étranger qui avait pourtant derrière lui une puissante organisation un peu comme la sienne, semi-clandestine… M. Kawashi, qui ne s’était jamais mêlé de politique, nourrissait pourtant à l’égard de l’Amérique une sorte de crainte superstitieuse.