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Ils remontaient le long de la rivière de Tokyo, vers le nord, traversant des quartiers de plus en plus populaires. Finalement, la Mercedes stoppa au coin d’une rue animée, ruisselante de néons. Kuniko ferma la voiture…

— C’est Rukku Street, dit-elle en riant, la rue la plus mal famée de Tokyo.

Les cinémas pornos s’alignaient en rangs serrés. L’un offrait en attraction les amours d’un verrat rose et d’une Suédoise potelée. Une boutique étrange étalait dans sa vitrine des casques allemands et des drapeaux hitlériens pour les nostalgiques de l’Axe.

Entre les cinémas cochons il y avait des « Pachinkos ». Jeux de boules électriques où les Japonais s’abrutissaient à longueur de journée. Accrochés pendant des heures à ces machines à sous, de pauvres diables regardaient les boules cascader indéfiniment d’un oeil atone.

Un incroyable vieux couple sautillait en rond devant l’un d’eux. La soixantaine, en kimono. Elle chantait d’une voix de fausset, lui secouait une hampe où étaient accrochées des dizaines de clochettes.

Kuniko entraîna Malko dans une ruelle à droite, aussi sombre que Rukku Street était illuminée, et ils débouchèrent un peu plus loin sur un grand espace découvert au centre duquel s’élevait un gigantesque temple.

Kunilo entraîna Malko.

— Venez, c’est de l’autre côté.

Il faisait froid et elle se serra contre lui. Il aperçut dans la pénombre des svastikas sur chaque pilier du temple.

— C’est le Kannondo, expliqua Kuniko, le grand temple où les gens du quartier viennent demander aux dieux des miracles.

Heureux présage. C’était imposant. Passé le Kannondo, ils s’enfoncèrent dans une ruelle et stoppèrent devant ce qui semblait être un minuscule chalet suisse en rondins marron avec un jardin devant.

— C’est le restaurant, annonça Kuniko, mais il faut les attendre dehors, sinon, nous les offenserions…

Malko souhaita vivement que l’honorable Kawashi ne soit pas en retard. Il grelottait. Soudain, une interminable Lincoln Continentale noire s’engagea dans la ruelle. Si large qu’elle frôlait les deux murs. Kuniko serra le bras de Malko et murmura d’une voix altérée :

— C’est lui.

Comme si les occupants de la voiture avaient pu l’entendre.

* * *

La portière avant de la Lincoln s’ouvrit sur une créature hiératique au nez busqué avec de longs cheveux noirs, tombant sur les épaules. Elle aussi en pantalon du soir.

— C’est Koko, souffla Kuniko. À seize ans, elle possédait déjà deux immeubles.

De l’autre portière descendit un personnage étonnant. À peine plus haut que le toit de la voiture, engoncé dans un pardessus noir, un cou maigre émergeant d’une chemise blanche empesée, avec une cravate blanche également, un feutre noir à bord roulé sur la tête.

— C’est Kawashi-san, souffla Kuniko.

Derrière le racketteur apparut une blonde plantureuse, au regard bovin, avec un chignon comme on en faisait il y a dix ans, une blouse de soie moulant une poitrine fabuleuse, accompagnée d’un Japonais aux cheveux noirs et huileux, avec une raie sur le côté. Les lunettes ovales cerclées de fer, le gilet boutonné, les bajoues confortables lui donnaient l’air d’un croquemort de luxe.

Les deux couples s’avancèrent, et le festival de courbettes débuta, accompagné de gazouillis simultanés. Kuniko, confite de respect, n’arrivait plus à reprendre la position verticale. À mi-voix, elle présenta les nouveaux venus :

— Yamato-san et son épouse. Yamato-san parle anglais, mais, par politesse, il ne parlera que japonais ce soir. Je ferai l’interprète. La femme de Yamato-san est islandaise.

Couple étonnant. Les yeux bleus de l’Islandaise détaillèrent Malko d’un air gourmand. Les courbettes terminées, on se décida à entrer dans le restaurant. Le cadre était étrange. On se serait cru dans une grange. Des objets variés pendaient partout, au bar et au plafond. Il n’y avait pas de tables. Seulement des nattes avec un réchaud posé par terre. Les clients étaient accroupis au milieu des bols et des plats. Des cloisons à mi-hauteur divisaient le restaurant en petits boxes.

À grand renfort de courbettes, des garçons à mine patibulaire conduisirent les arrivants dans une salle au fond où ils s’assirent par terre, de part et d’autre d’une table massive à quarante centimètres du sol.

On installa Malko face à Kawashi et il remarqua alors pour la première fois les bouts de sparadrap qui maintenaient soulevées les paupières du Japonais. C’était difficile d’en détacher les yeux… Heureusement, on apporta des petits poissons confits dans du vinaigre, des cubes de poisson cru et de poulpe séché, des oursins sur canapé d’algues et surtout plusieurs fioles de saké. Kawashi se précipita et remplit une minuscule boîte de bois carrée placée devant Malko, faisant déborder l’alcool tiède.

— C’est la coutume, souffla Kuniko à son oreille. Faites la même chose.

Il s’exécuta. Comme tout le monde en faisait autant, en quelques minutes la table ne fut plus qu’une mare de saké… Les doses étaient microscopiques et il fallait sans cesse remplir les récipients. Entre deux dégustations, Kawashi s’inclinait et souriait à Malko.

Kuniko prit un bol, le remplit de divers échantillons et commença à faire manger Malko, à même les baguettes. Tout le monde rit beaucoup.

* * *

Hiroko, la tête sur son oreiller de bois, étendue sur la natte, une mitraillette Uzi à portée de la main, n’arrivait pas à dormir. Ce n’était pourtant pas les faibles gémissements de Furuki, traversant la cloison de bois, qui troublaient son sommeil.

Mais l’idée de sa vengeance.

Il fallait venger Yokohi et régler ses comptes avant de quitter le Japon. Elle ne pouvait quitter Tokyo en laissant un ennemi derrière elle.

Elle calcula qu’il lui restait exactement six jours pour liquider son adversaire et quitter Tokyo. Pour les U.S.A. Avant de fermer les yeux, elle fixa une dernière fois la silhouette ligotée au pilier de bois de la véranda. Furuki n’était pas au bout de son supplice.

* * *

— Kampai !

— Kampai ! répondit poliment Malko, levant le petit récipient carré en bois.

Ce devait être le centième toast ! L’ambiance était nettement moins guindée qu’au début du repas. Un des sparadraps s’était décollé, et l’honorable Kawashi n’y voyait plus que de l’oeil gauche… Ce qui ne l’empêchait pas de s’empiffrer à grands coups de baguettes. On venait d’apporter un poisson rose, presque transparent, qui s’ajoutait à la vingtaine de plats déjà vidés. Le visage rond du Japonais ruisselait de sueur. Kuniko détacha quelques morceaux d’un long poisson roussâtre, y ajouta quelques algues confites, un peu de riz, et entreprit de gaver Malko.

La taxi-girl était, elle aussi, imbibée de saké. Ses étranges yeux verts brillaient d’un éclat brûlant, sa poitrine incroyablement ronde se soulevait comme pour venir à la rencontre de Malko. Sans relâche, elle remplissait le bol de son voisin de choses innommables et le forçait à les manger… Avec des rires chatouillés, chaque fois qu’il faisait la grimace. Grignotant sans arrêt des tofus, petites galettes de soja… Discrètement, M. Yamato avait défait son gilet, tandis que son épouse dévorait Malko d’un oeil bleu et bovin. Kuniko avait soudé sa jambe à la sienne et se conduisait avec lui comme s’ils venaient de sortir du même lit… Seule, Koko arrivait à maintenir son attitude hiératique, picorant de ses baguettes quelques morceaux choisis. Cinq fourneaux réchauffaient divers plats de résistance, du chagama, du shabu-shabu, du sukiyaki, du teppanyaki. De quoi rassasier tout le Bangladesh.