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Jusque-là, la conversation n’avait pas dépassé le niveau du borborygme… Mme Yamato et Koko n’ayant pratiquement pas ouvert la bouche, Kuniko et Yamato échangeaient quelques plaisanteries en japonais, traduites ensuite à Malko.

L’honorable Kawashi approuvait, les yeux pétillants de malice, la bouche dégoulinante de graisse. Empourpré par le saké. Sa majestueuse épouse, droite comme un I, le dépassait de vingt bons centimètres. Kawashi sourit à Malko, posant une question :

— Kawashi-san demande si vous aimez ce restaurant, traduisit aussitôt Kuniko.

— Il est étonnant, dit-il sincèrement.

— Le Kuremutzo est vieux de cinq siècles, expliqua-t-elle. Jadis, les bandits avaient l’habitude de venir discuter leurs affaires ici.

Cela n’avait pas tellement changé… Malko en profita pour entrer dans le vif du sujet…

— Est-ce que M. Kawashi est disposé à m’aider à trouver la source des armes et des passeports de ces terroristes ? interrogea-t-il.

Kuniko, visiblement gênée, se lança dans un grand discours, ponctué de « Ahnoneh ! Ah so ». M. Kawashi continuait à s’empiffrer. Quand Kuniko eut fini, il parla à son tour. La taxi-girl traduisit :

— Kawashi-san voudrait savoir si la pollution existe aussi en Europe ?

Ou c’était un maître de l’humour noir, ou la traduction de Kuniko clochait. Malko se lança néanmoins dans un tableau cauchemardesque de l’Europe polluée et asphyxiée…

Ils vidèrent encore quelques flacons de saké, puis M. Kawashi recolla son sparadrap et se leva. Paniqué, Malko réalisa qu’il n’avait pas une seule fois abordé le sujet de leur rencontre. En un rien de temps, ils se retrouvèrent tous les six dehors, entremêlant leurs courbettes. Kawashi, de nouveau digne, bien qu’un peu titubant… Malko se pencha vers Kuniko.

— Dites-leur que je les invite à boire un peu de champagne dans une discothèque très élégante qui vient d’ouvrir, Castel . Un club privé.

Bégayant d’émotion, Kuniko s’acquitta du message, ponctuant chaque mot ou presque, d’une profonde courbette. M. Kawashi parut franchement surpris lorsqu’elle lui expliqua qu’il n’y avait pas d’entraîneuses dans cet endroit… Une boîte sans taxi-girls, pour un Japonais, c’était le Fuji-yama sans neige. Néanmoins, l’invitation étant formulée, il ne pouvait la refuser sans vexer mortellement Malko…

Il leur offrit même l’hospitalité de sa Lincoln… Dès qu’ils furent installés dans la longue voiture noire, Kuniko posa négligemment sa main sur la cuisse de Malko et l’y laissa.

* * *

M. Kawashi étouffa un rot discret. De nouveau son sparadrap s’était décollé et il ne lui restait plus que l’oeil gauche pour observer l’espèce de temple romain souterrain, semé de colonnades, qui servait de décor à Castel. La discothèque mélangeait harmonieusement le marbre noir, les glaces, les colonnes, de profonds canapés noirs. Avec autant d’étrangers que de Japonais. Ceux-ci presque tous accompagnés de taxi-girls ramassées ailleurs.

Le Dom Pérignon coulait à flots à la table de Malko. Vivement apprécié par l’honorable M. Kawashi qui semblait s’enfoncer peu à peu dans son fauteuil… Koko, quant à elle, était animée d’une sorte de vibration imperceptible, provoquée par la musique. Ses yeux ne quittaient pas la piste de danse. Malko se dit que c’était peut-être un moyen de dégeler la situation. Avec un sourire, il s’inclina devant l’épouse de M. Kawashi. M. Yamato et Kuniko parurent frappés de la foudre devant une audace aussi inouïe ! Le racketteur, assoupli par le Dom Pérignon, grimaça un sourire, et Koko se leva d’un élan raide, précédant à petits pas Malko jusqu’à la piste ronde.

Elle se laissa enlacer, l’air toujours digne, la tête très droite, le regard lointain, l’expression figée, le bras gauche très loin du corps. Image même de l’honorable corvée mondaine. De quoi ravir M. Kawashi qui, de sa place, ne pouvait voir que le buste des danseurs.

Parce qu’à partir de la taille, la très convenable épouse du président du syndicat des racketteurs s’était collée à Malko comme un timbre-poste sur une enveloppe…

À croire qu’elle n’avait pas d’os.

La musique syncopée ne se prêtait pourtant pas au flirt. Mais Koko ne semblait pas l’entendre. Collée au sol comme par des semelles de plomb, elle ignorait résolument les couples qui se démenaient autour d’elle, se frottant éperdument contre Malko, comme une collégienne en chaleur, avec une hypocrisie perverse. Chacun des muscles de ses cuisses et de son ventre était en action. Cela se creusait, avançait, cognait, glissait, comme une bête tiède et aveugle. Malko chercha son regard. Koko fixait les colonnes de marbre qui encerclaient la piste d’un air absent…

Les autres, vautrés sur le canapé, attendaient sagement qu’ils aient fini leur danse… En cinq minutes de ce manège, Malko commença à s’éveiller sérieusement. Tout en se demandant si la belle Koko ne poussait pas les lois de l’hospitalité un peu loin…

Ce genre de distraction n’était plus de son âge et M. Kawashi risquait d’en prendre ombrage… Légitimement. Il se pencha à son oreille :

— We should sit down, I think.

Elle sourit sans répondre, comme si elle n’avait pas compris. Son ventre continuant à onduler contre le sien. Il essaya de s’écarter d’elle, mais elle le retint avec une force inattendue. Toujours aussi digne jusqu’à la ceinture. Elle s’était aperçue de l’effet qu’elle provoquait, et son mont de Vénus partait à l’assaut de ce qui restait de dignité chez Malko.

En un ultime effort, elle parvint enfin à son but. Le spasme discret de Malko déclencha le sien. Ses yeux battirent rapidement, et elle se serra contre lui à perdre l’équilibre. Ils oscillèrent quelques secondes. Ailleurs. Dieu merci, les couples voisins leur offraient une barrière protectrice… Le souffle encore court, Koko s’écarta de lui comme s’il avait la peste. Pourtant, avant de revenir à la table, elle lui serra très fort les doigts. Comme pour le remercier… Malko admira cette façon discrètement perverse d’être infidèle. Personne ne semblait s’être aperçu de rien.

Presque aussitôt, M. Kawashi recolla son sparadrap… Cinq minutes plus tard, ils étaient dehors. La Lincoln avait du mal à passer dans les rues étroites de Roppongi. Puis, ils filèrent au-dessous du Shuto Expressway. De nouveau, Kuniko s’était discrètement lovée contre Malko. En dix minutes, ils furent à l’Imperial.

M. Kawashi prit la peine de descendre pour échanger quelques courbettes avec Malko. Kuniko lui tendit sa main à baiser, Koko et les Yamato inclinèrent poliment la tête. Et la longue Lincoln s’éloigna dans Hibaya Dori !

Laissant Malko stupéfait. Il n’avait pas dit un mot au sujet de leur rencontre !

* * *

Al Borzoï rit de bon coeur devant la déconvenue de Malko.

— Vous ne connaissez pas les Japonais ! Kawashi n’avait pas besoin de dire quoi que ce soit. Le dîner a scellé le pacte.

— Vous croyez vraiment ?

Malko était nettement incrédule.

— Ces types-là vont retourner Tokyo, affirma l’Américain. Ils connaissent tout le monde, savent tout.

— Mais ils n’ont aucun contact avec les terroristes du Sekigun, objecta Malko. Comment vont-ils réussir là où la police a échoué ?

— Il y a des gens qui parleront avec eux, alors qu’ils ne diraient rien à la police.