Malko dissimula sa déception… Si c’est tout ce que le féroce racketteur avait trouvé… Mais il ne voulut pas contrer ce premier geste. La Nissan avançait à une allure d’escargot sur l’Expressway en surélévation, surplombant des rues bloquées par les voitures. Tokyo devenait de plus en plus invivable… Puis ils redescendirent pour s’engager dans un dédale de rues étroites au coeur du quartier de Ueno. Le chauffeur demandait son chemin tous les cent mètres. Finalement, la Nissan stoppa à l’entrée d’une voie non pavée, bordée de minuscules maisons de papier.
— Il faut aller à pied, dit Yamato.
Deux gamins jouaient au base-ball devant un poissonnier, un marchand de thé vert bloquait la rue avec son brasero, son petit plateau, et ses verres microscopiques. Des étals en plein air s’alignaient le long des maisons, avec de grosses lanternes de papier vantant la qualité de la marchandise. C’était un grouillement de femmes en kimono et en socques, trottinant entre les échoppes. Un jeune homme calligraphiait avec une application d’écolier, sur un poteau télégraphique, de splendides caractères dénonçant l’ignominie des grands trusts. Un marchand de soupe chinoise, accroupi, son balancier sur l’épaule, urinait tranquillement, en face d’un petit atelier où Malko vit une demi-douzaine d’ouvriers appliqués à peindre des poupées.
— C’est là, dit Yamato.
Il n’y avait pas de numéro, mais comme la rue n’avait pas non plus de nom, cela n’avait pas grande importance…
Les ouvriers s’arrêtèrent net en voyant l’étranger. L’un d’eux courut au fond de la boutique d’où émergea un Japonais aux cheveux gris coupés en brosse. Yamato se cassa en deux et le festival de courbettes se prolongea cinq bonnes minutes, entre Malko, Yamato et le père d’Hiroko. Un ouvrier courut dans la rue héler d’une voix aiguë le marchand de thé, un autre essuya un billot de bois pour que l’honorable étranger puisse s’asseoir… Dehors, quelques enfants s’attroupaient discrètement devant ce spectacle inouï ; un étranger en visite dans l’atelier du vieil Okada.
Yamato avait commencé un long récit, ponctué par le menuisier de signes de tête attristés… Le thé arriva… Tout le monde but, au milieu de nouvelles courbettes. Puis le père d’Hiroko prit à son tour la parole : Yamato traduisant au fur et à mesure, dans son anglais approximatif.
— Il n’a pas vu sa fille depuis près de deux ans… C’est une telle perte de face qu’il n’ose plus prononcer son nom. Il vous supplie de ne pas parler de lui. Il ne sait rien pour nous aider. La police est déjà venue bien souvent. Il ne comprend pas. Il avait économisé pour acheter à Hiroko un appartement de huit nattes, dans une maison voisine, pour qu’elle puisse se marier… À un moment, elle voyait souvent un jeune homme à lunettes qui venait la chercher…
Malko dressa l’oreille. Mais le menuisier ne put en dire plus. Pas de nom, pas de précisions. Il l’avait déjà dit à la police, d’ailleurs… Le malheureux frottait ses deux mains l’une contre l’autre, l’air désespéré. Malko comprit qu’il n’y avait rien à en tirer et se leva.
Ils commencèrent à battre en retraite. Le menuisier s’adressa alors à Malko d’une voix pressante. Yamato traduisit.
— Il vous demande respectueusement de tuer sa fille si vous la retrouvez. Sa honte sera moins grande et il vous souhaite Mille Années de Bonheur.
— Mais vous n’allez pas à l’Imperial ?
La Nissan venait de tourner avant l’hôtel dans Harumi Dori et s’enfonçait dans Ginza vers le port. Yamato frotta ses mains grassouillettes et mortelles l’une contre l’autre.
— Nous allons voir un ami de Kawashi-san. Il peut nous aider. Il sait qui vend et achète des armes à Tokyo.
Le coeur de Malko battit plus vite. C’était plus sérieux que le vieux menuisier… Comme ils stoppaient à un feu rouge, Yamato lui montra une minuscule boutique au milieu d’un terrain vague, juste en face d’un théâtre de kabuki.
— Vous voyez, c’est la plus vieille boutique d’accessoires de kabuki de Tokyo. Un promoteur veut construire un immeuble ici, mais ne peut pas à cause du propriétaire. Il refuse de vendre, même à un prix très élevé. Parce que son grand-père et son père étaient déjà à cet emplacement… Il a dit qu’il partirait quand le théâtre partirait. Le promoteur a essayé d’acheter le théâtre, mais c’est impossible.
— Il ne peut pas le faire expulser ? demanda Malko.
Yamato eut un rire poli et choqué.
— Cela ne se fait pas…
Etrange pays. Le métro ressemblait à une foire d’empoigne, mais on se séparait avec deux cents courbettes…
Yamato franchit un petit canal qui ressemblait à un khlong thaïlandais et stoppa en face d’une enfilade de bâtiments de ciment.
— Voilà le marché aux poissons.
Ils descendirent de la Nissan, faillirent buter sur des centaines d’énormes thons gisant sur le sol de ciment, numérotés et étiquetés. Des manutentionnaires, un foulard blanc noué autour de la tête, couraient partout, chargés de poissons. Ils entrèrent dans une petite galerie bordée de restaurants minuscules. Celui où ils pénétrèrent comportait seulement un comptoir derrière lequel officiaient des serveurs, des tabourets et une banquette pour ceux qui attendaient. Deux tabourets étaient libres. Ils les prirent.
— Vous avez faim, Malko-san ? interrogea Yamato.
— Un peu, dit Malko.
Le Japonais sourit.
— Attention… Ici, tout est cru.
Malko ravala son appétit. La C.I.A. exigeait vraiment bien des sacrifices. Déjà un des garçons déposait devant eux des morceaux de thon enroulés dans un bout d’algue. Les hors-d’oeuvre… Yamato les avala goulument. Déjà, on apportait à Malko des oursins sur canapé de riz. Ce dernier cuit, par chance !
De l’autre côté du comptoir, il y avait des dizaines de petits casiers avec des variétés différentes de poissons et de crustacés. Les « cuisiniers » les roulaient avec du riz, les découpaient avec une habileté et une vitesse incroyable. Chacun choisissait ce dont il avait envie. Tout était servi avec du riz. Malko dut s’y faire. Les oursins étaient délicieux, mais les algues passaient vraiment mal… Malko cala devant un bout de pieuvre avec ses ventouses, avala stoïquement quelques cubes de merlan cru et termina sur des filets d’anguille, tandis que Yamato continuait à gober des huîtres à la sauce rouge, servies sans coquille. Après ça, même la bière avait un goût de poisson.
Malko luttait contre une nausée sournoise lorsqu’un personnage extraordinaire poussa la porte du restaurant. Un Falstaff nippon. Une véritable barrique, poussant devant lui une panse distendue, si énorme que sa tête en paraissait microscopique. Ses yeux disparaissaient derrière des bourrelets de graisse et une énorme moustache à la Gengis Khan n’arrivait pas à lui donner l’air farouche… À grand-peine, il s’installa à cheval sur deux tabourets, à côté de Yamato, s’empara de baguettes et commença un véritable tapis roulant entre sa bouche et les petits plats de bois qu’on posait devant lui.
Entrecoupant sa déglutition de borborygmes à l’intention de Yamato, sans un regard pour Malko. Au moment où ce dernier s’était enfin décidé à vomir sur les genoux du monstre, Yamato glissa de son tabouret et lui fit signe de le suivre. Dès qu’ils furent dehors, Malko demanda :
— Il y a longtemps qu’il s’est échappé du zoo ?
Yamato rit poliment. Habitué aux facéties des Américains qui n’avaient jamais vraiment fait la différence entre un Asiatique et un singe.
— C’est le plus grand trafiquant d’armes de Tokyo, dit-il. Pendant la guerre, il s’est caché dans la jungle de Birmanie et n’a mangé que des racines et des feuilles pendant trois mois. Maintenant, il ne peut plus s’arrêter. Il va mourir.