— Alors, il savait quelque chose ?
— Oui, dit Yamato. Il connaît les gens qui donnent les armes au Sekigun.
Malko respira avec une volupté double l’air marin, après l’atmosphère du restaurant. Enfin !
— Qui ?
Yamato monta dans le Nissan avant de répondre :
— Un Arabe.
— Un Arabe ?
Malko crut avoir mal entendu. Mais Yamato précisa.
— Un fonctionnaire de l’ambassade d’Arabie Saoudite. Il a une voiture allemande blanche. C’est lui qui fournit des armes à Hiroko depuis trois mois.
C’était tellement bizarre que Malko demanda :
— Pourquoi l’homme que nous avons vu le dénonce-t-il ?
Yamato hocha la tête tandis que la Nissan reprenait le chemin de Ginza.
— Il n’est pas content, Malko-san. Lui leur vendait des armes. Très cher. L’Arabe les leur donne.
— Arrêtez ! dit Malko.
Yamato transmit l’ordre au chauffeur. Dès que la Nissan fut au bord du trottoir, Malko bondit vers un des innombrables petits taxiphones rouges qui semaient Tokyo et composa le numéro d’Al Borzoï, après avoir glissé une pièce de dix yens. Dès qu’il eut l’Américain, il lui fit part de sa découverte. Le chef de poste de la C.I.A. n’hésita pas :
— C’est Mahmoud Fouad, le chef des services spéciaux saoudiens. Il a une BMW blanche. Bizarre. Son gouvernement n’est pourtant pas de ce côté-là. Et pourtant, ça colle comme signalement.
— Il faut le filer, dit Malko.
Al Borzoï fit claquer sa langue, ce qui fit un bruit horrible dans l’écouteur.
— Ne quittez pas, un instant, dit-il, j’appelle sur une autre ligne.
Malko demeura muet, perdu dans ses pensées, regardant machinalement la foule qui s’écoulait autour de lui. Jusqu’à ce que la voix endormie de Borzoï lui dise :
— J’ai appelé les Saoudiens. Soi-disant pour inviter Fouad à un raout officiel. On se connaît… Il est en conférence et s’en va ensuite à quatre heures…
— Merci, dit Malko. Où est l’ambassade ?
— Dans Minato-ku, au sud, à côté de celle des Chinois.
— C’est lui ! exulta Malko.
Une BMW blanche venait de franchir la grille de l’ambassade des Saoudiens et filait devant eux, dans la rue étroite en pente raide. Yamato, qui avait pris le volant de la Nissan, démarra aussitôt. Cela faisait deux heures qu’ils tournaient autour de l’ambassade dans un lacis de petites voies tarabiscotées, pleines de charme. En face, flottait le drapeau rouge des Chinois.
La nuit tombait déjà, ce qui facilitait la chasse. La BMW tourna à droite dans une large avenue qu’elle suivit pendant un kilomètre, puis se mit dans la file de gauche pour rattraper l’Expressway n° 4, vers l’est. Il y avait seulement le conducteur à bord.
La voiture avait bien des plaques diplomatiques. Malko se demandait où cette filature allait les conduire… Peut-être tout simplement chez le diplomate-barbouze saoudien… Il ne semblait pas du tout se rendre compte de la filature. Mais, sur l’Expressway, Yamato faillit le perdre, tant la circulation était intense. Tendu, ses grosses lèvres en avant, Yamato n’avait plus du tout l’air inoffensif… Il se dérida quelques instants pour dire :
— Aujourd’hui, c’est le dernier jour du mois, Malko-san, la moitié de Tokyo est en train de courir après l’autre pour récupérer de l’argent…
Un quart d’heure plus tard, la BMW plongea dans une rampe de sortie, suivie par la Nissan, rejoignit Yasukuni, la grande avenue de Shinjuku. Trois cents mètres plus loin, le Saoudien gara la BMW dans un endroit interdit, descendit et s’enfonça dans une petite rue transversale. Yamato s’arrêta derrière et ils descendirent à leur tour. Cette fois, la nuit était tombée, ruisselante de néons. Shinjuku ressemblait à Ginza ou à Roppongi, avec cent bars au mètre carré.
Le Saoudien marchait devant eux dans une étroite rue sans trottoir, les mains dans les poches de son manteau. Ils passèrent un étrange château fort déguisé en bar, et, cent mètres plus loin, le Saoudien s’engouffra dans un immeuble. Ils attendirent quelques minutes, le nez sur un étalage de kimonos, puis rejoignirent l’endroit où il avait disparu. Un escalier vertigineusement raide plongeait vers le sous-sol, et un néon annonçait Black Cat, american bar. Yamato et Malko se regardèrent.
— Il faut savoir qui il va retrouver, dit Malko.
Yamato n’était pas chaud.
— Il risque de nous repérer.
— Attendons cinq minutes, proposa Malko, puis allons-y. S’il rencontre quelqu’un, il faut savoir qui.
Yamato paraissait mal à l’aise.
— Je connais cet endroit, avoua-t-il. C’est un lieu de rendez-vous connu des étudiants de gauche.
Malko bouillait. Sûr de tenir enfin une piste. Ils marchèrent d’un bout à l’autre de la rue, sans perdre de vue l’entrée du Black Cat, comptant les secondes. Enfin, Malko s’engagea dans l’escalier. Il avait l’impression de descendre une échelle d’incendie !
Le Black Cat ressemblait à un abri antiaérien. Même pour les normes japonaises, il était minuscule, avec un plafond si bas qu’on pouvait tout juste se tenir debout. À gauche, un bar tenait toute la longueur du local, surmonté d’une énorme conduite d’aération, avec des tabourets lilliputiens. À droite, des compartiments, type chemin de fer, avec des banquettes face à face. Tout le bar était tapissé de vieux « 78 tours » et un électrophone tonitruait du jazz à faire vibrer des briques. Les deux hommes s’installèrent au bar, à côté de l’éternel téléphone rouge. Dans un box, un étudiant dormait la tête dans ses bras. Un couple d’amoureux s’enlaçaient dans un autre et, au fond, ils virent le Saoudien assis en face d’une fille laide comme un pou, boutonneuse et blafarde, avec une frange et de grosses lunettes. Ils discutaient avec animation mais, étant donné le vacarme, on ne pouvait rien saisir de leurs paroles…
Malko et Yamato s’appliquèrent à ne pas regarder. Le barman aux cheveux longs leur apporta deux dés à coudre de J & B. Malko se mit à penser à Furuki. Que lui était-il arrivé ? Ses craintes étaient-elles fondées ? Assourdi de musique, il entendit à peine le téléphone sonner. Le barman décrocha puis hurla quelque chose.
Aussitôt, la fille au visage blafard assise en face du Saoudien vint prendre l’appareil. Yamato se laissa glisser un peu sur le bar… La fille parlait la bouche tout contre l’écouteur. Pas longtemps, puis elle raccrocha, revint à sa place.
Presque aussitôt, sans un mot, Yamato posa deux billets de mille yens sur le comptoir et entraîna Malko. Ce ne fut qu’en haut de l’escalier qu’il lui annonça triomphalement :
— Ils ont rendez-vous ! Avec une femme ! Ils parlaient l’argot gauchiste, mais je le comprends. Ils ont parlé de livrer quelque chose…
Malko avait envie d’embrasser le petit Japonais lippu. Il était en train de griller le Kohan sur son propre terrain.
— Nous allons les suivre, dit-il.
Ils n’avaient pas d’armes mais, sur un simple coup de téléphone, Borzoï rappliquerait avec toute la police japonaise. Il pensa à la tête de Tom Otaku. Il y avait de bons moments en perspective. À trente mètres du Black Cat, ils surveillaient la sortie. Le Saoudien et la fille blafarde apparurent cinq minutes plus tard et s’éloignèrent vers la voiture du diplomate.
Malko et Yamato débouchèrent dans la grande avenue trente secondes derrière eux. Ils étaient en train de monter dans la BMW.