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— Ce sont des gauchistes, dit-il. Le camion, c’est la droite. Il les injurie pendant tout le parcours.

Le feu passa au vert. La manifestation se remit en marche, drapeaux au vent, les slogans recommencèrent, entrecoupés des vociférations de la droite…

À l’Imperial, un mot attendait dans sa case : Kuniko Hirimasen lui demandait de passer au Hawa, à partir de neuf heures du soir.

* * *

Tous cils dehors, Kuniko vint à la rencontre de Malko. La plupart des filles étaient agglutinées au bar. La taxi-girl semblait encore sortie d’une cellophane, éblouissante dans un fourreau, copie d’un couturier français, auquel elle avait ajouté une fente sur le côté, ouverte jusqu’à la hanche. Elle entraîna aussitôt Malko dans un box, fixa sur lui un regard brûlant. Ses étranges prunelles vertes semblaient irradier de l’électricité.

— Je suis contente de vous revoir, Malko-san !

Il eut envie de lui dire qu’il y avait d’autres endroits pour se retrouver que le Hawa où le sourire coûtait mille yens. Un grand lit de milieu, par exemple…

— Moi aussi, dit-il prudemment. Nous pourrions aller chez Castel lorsque vous aurez terminé ici ?

Kuniko balaya Castel d’un petit geste impatient de ses griffes rouges et se pencha si près que ses conques effleurèrent le front de Malko.

— J’ai appris quelque chose, dit-elle à voix basse. À propos de cette Hiroko.

Malko en oublia ses projets érotiques.

— Quoi ?

— « Ils » ont demandé des faux passeports, dit-elle. À quelqu’un que je connais.

C’était tellement inattendu que Malko demanda :

— Comment êtes-vous au courant ?

Les seins laiteux se soulevèrent avec impatience.

— Kawashi-san a prévenu tout le monde à Ginza… Celui qui s’occupe des passeports me connaît bien. Il me l’a dit. J’ai voulu vous prévenir aussitôt.

— Pourquoi ? demanda Malko.

Sans illusion.

— Vous avez promis une somme très importante ? Vous me la donnerez si je vous aide ?

Lorsqu’elle clignait des yeux, on pouvait voir passer des dollars… Malko réfléchissait. Cela pouvait être un piège. Il ne savait rien d’Hiroko.

— Je crois qu’il vaudrait mieux prévenir le Kohan, dit-il, ou M. Kawashi.

Les yeux verts s’éteignirent.

— Mon ami n’aime pas Kawashi-san, dit froidement Kuniko. Il ne veut pas lui faire plaisir.

C’était sûrement un mensonge. Invérifiable. Kuniko le tenait bien.

— O.K., dit-il. Que faisons-nous ?

Fiévreusement, elle consulta sa Seiko.

— Dans une heure, je viens avec vous. Mon ami ne parle pas anglais.

— Vous êtes sûre de cet homme ?

Un sourire pervers illumina son beau visage plat. Les longs cils battirent.

— Totalement.

Pas besoin de demander pourquoi.

Malko dissimulait sa satisfaction. Hiroko ne savait pas ce qu’elle avait déclenché en attaquant l’Utamaro. Il avait peut-être une chance de retrouver Furuki.

Ne perdant pas le nord, Kuniko était déjà en train de commander deux autres cognacs. Du coup, le garçon apporta une bouteille de Gaston de Lagrange sur la table. Pour les tenter, Kuniko s’en versa un plein verre.

— Je suis un peu nerveuse, expliqua-t-elle.

* * *

Deux vieux Japonais esseulés regardèrent avec envie Malko monter dans la Mercedes 450 SL de Kuniko. La jeune femme avait mis par-dessus sa robe du soir une étole de vison blanc. Au moment où elle démarrait, elle demanda à Malko :

— Vous êtes armé ?

Son pistolet extra-plat pesait dans sa ceinture. Tandis qu’ils remontaient le Shuto Expressway, Kuniko posa négligemment la main sur la cuisse de Malko, puis remonta… Sans quitter la route des yeux. Impossible de savoir si cela faisait partie du deal ou si elle avait envie d’exotisme… Toujours est-il qu’en arrivant à Roppongi, Malko aurait fait honte à un chimpanzé adulte.

Kuniko retroussa ses belles lèvres peintes dans un sourire prometteur.

— Après, murmura-t-elle. Nous aurons tout le temps.

Elle ne mélangeait pas le plaisir et les affaires. Ils venaient d’arriver à Roppongi Crossing, dégoulinant de néons. Elle tourna à droite dans la grande avenue, puis plongea dans une ruelle étroite, s’arrêta devant un néon vert qui annonçait le Who. Ils dégringolèrent un escalier raide et pénétrèrent dans un bar d’une dizaine de mètres, agrandi par une grande glace courant le long du mur. À peine éclairé, mais Malko remarqua tout de suite qu’il n’y avait que des femmes. Sauf le barman. Toutes vêtues de kimonos de couleurs violentes, avec un curieux maquillage blanc qui les faisait ressembler à des pierrots. Kuniko échangea quelques mots à voix basse avec le barman, puis se pencha vers Malko.

— Attendez-moi, je vais téléphoner.

Elle fila au fond du bar. Aussitôt, une des filles s’approcha de Malko, s’appuya contre lui et posa la main sur sa cuisse. Malko sentit sa main remonter peu à peu et commencer une caresse très précise à l’abri du bar. Bonne maison. Mais ce n’était vraiment pas le moment. Attendri pourtant par un sens de l’hospitalité aussi développé, il se contenta de repousser la fille en lui caressant la joue.

Horreur. Sous la poudre blanche, le visage était râpeux ! Il regarda de plus près sa voisine. C’était un homme. Vexé, ce dernier s’écarta. Mais deux autres couvaient Malko d’un air gourmand… Même le barman déposa un Pepsi-Cola devant lui avec un sourire tendre… Heureusement, Kuniko revenait. Les traits figés en un masque dur.

— Ça ne répond pas chez lui dit-elle. Il aurait dû être ici depuis près d’une heure… Je ne comprends pas.

— Attendons, proposa Malko, malgré son dégoût.

— Non, fit-elle, cela ferme bientôt. Il faut aller chez lui.

C’était évident. Pourtant, elle hésitait. Malko comprit son ailemme :

— N’ayez pas peur, Kuniko, promit-il, vous aurez l’argent.

Elle se décida d’un coup.

— Bien. Allons-y.

De nouveau, ils remontèrent dans la Mercedes, mais, cette fois, Kuniko n’avait pas envie de flirter. Elle conduisait vite, nerveusement. Malko essayait vaguement de se repérer, mais c’était impossible. Ils traversèrent Roppongi, filèrent vers l’est, traversant Harad Juki Avenue, les Champs-Élysées de Tokyo. Tous les dix mètres, il y avait un restaurant coréen. À croire qu’ils faisaient des petits.

— Vous ne voulez pas prévenir M. Kawashi ? demanda Malko.

Kuniko secoua ses conques rousses.

— Non.

C’était définitif. La pluie s’était remise à tomber. Il faisait un temps effroyable. En dépit des essuie-glaces, Malko voyait à peine à travers le pare-brise. Kuniko abandonna une grande artère pour une rue étroite. C’était un quartier assez élégant, avec des petites maisons, des buildings modernes, des jardins. Un peu comme le quartier des ambassades… Enfin, elle stoppa devant une maison d’un étage.

— C’est là.

Tout était éteint. Malko fit un geste vers la portière, mais Kuniko l’arrêta.

— Attendez, je préfère y aller seule.

Malko ne discuta pas. Il venait de repérer une cabine téléphonique à dix mètres.

— D’accord, dit-il, je vous attends.

Il attendit que Kuniko ait disparu dans la villa pour sortir à son tour de la Mercedes et courir vers la cabine. Il glissa une pièce de 10 yens dans la fente, puis composa le numéro d’Al Borzoï. La troisième sonnerie fut interrompue par un hurlement strident qui fit sursauter Malko.