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Instantanément, le préparateur plongea dans l’arrière-boutique. Malko appela :

— Osami !

Puis, il fit le tour du comptoir devant les clients ébahis et fonça à la poursuite du jeune homme, tandis que Kuniko appelait les policiers à l’aide. La porte de la réserve était fermée de l’intérieur. Malko mit près d’une minute à la défoncer à coups d’épaule, au milieu des cris effarés de la pharmacienne et des clients.

Il se rua à l’intérieur, traversa des rangées d’étagères, déboucha dans une cour vide, s’enfonça dans un dédale de ruelles, Kuniko et les policiers sur les talons. Il émergea enfin sur une voie plus large. Juste à temps pour voir Osami s’engouffrer dans un taxi. Malko eut beau faire des signes désespérés, le véhicule s’éloigna. Les deux policiers arrivaient derrière lui, donnant de violents coups de sifflet. Un second taxi stoppa aussitôt. Ils s’entassèrent tous les quatre à l’intérieur, le superintendant donnant des ordres au chauffeur d’une voix hachée par l’émotion.

— Mais pourquoi s’est-il sauvé ainsi ? demanda le Japonais.

Ivre de rage, Malko lui jeta :

— Parce qu’il sait où se cache Hiroko !

Ils étaient projetés les uns contre les autres par les virages. Mais le taxi ne gagnait pas un mètre sur l’autre. Ils sortaient de la ville par le sud. Ils arrivèrent sur la rivière, la traversèrent, grimpèrent une côte, évitèrent un freeway. L’autre taxi tourna à gauche, contournant une colline. À travers les arbres on apercevait un grand temple de bois. La route devenait plus étroite… Il y avait une sorte de rond-point d’où partait un raidillon encombré de boutiques de souvenirs. Le premier taxi s’arrêta là, le jeune pharmacien en sauta et fila en courant dans la rue étroite.

Malko et les autres arrivèrent vingt secondes plus tard. La foule dans le raidillon était si dense qu’on ne voyait déjà plus le fuyard. Malko fonça dans la foule, culbuta une vieille en kimono qui se mit à pousser des cris d’orfraie, envoya un coup de coude dans le ventre d’un homme qui se mettait en travers de son chemin ; Kuniko le rattrapa, essoufflée.

— C’est un cul-de-sac, cria-t-elle, il n’y a que le temple de Kyomizu par là !

Le raidillon se terminait sur une placette, précédant un énorme temple shintoïste suspendu en cantilever au flanc de la montagne. Par un système de passerelles de bois, il communiquait avec d’autres constructions plus petites, dispersées sur la colline boisée. Une foule importante s’y pressait. Malko aperçut le pharmacien qui détalait en zigzag, contournant le bâtiment principal, se faufilant sur les grandes terrasses en surplomb qui faisaient ressembler le temple à un gigantesque chalet de montagne.

Le policier en uniforme revint à la hauteur de Malko, pistolet au poing. Il tira un coup de feu en l’air. Aussitôt, deux gardes qui se trouvaient à l’autre extrémité de la plate-forme se précipitèrent vers le fuyard pour l’intercepter.

Osami s’arrêta brusquement. Les deux gardes lui barraient le chemin de la montagne. Malko et les autres arrivaient derrière lui. Il se précipita vers l’intérieur du temple, une succession de pièces vides, comprit que c’était sans issue, s’arrêta, revint sur ses pas. Malko cria à Kuniko :

— Dites-lui de ne pas avoir peur !

Kuniko glapit d’une voix de tête aiguë. Tout à coup, le pharmacien se précipita comme un trait vers la balustrade de bois surplombant le vide de près de cinquante mètres. Il sembla voler par-dessus, tant il la franchit vite.

La foule cria.

Le corps disparut dans le vide au moment où les policiers se rejoignaient. Malko eut le temps de le voir tournoyer puis s’écraser en contrebas, sur un sentier, et demeurer immobile…

— Par là ! cria Kuniko. Faisons le tour.

Ils se ruèrent derrière le temple, bousculant les badauds affolés, trouvèrent le sentier qui descendait au pied du temple, coururent à perdre haleine… Malko arriva le premier, se pencha sur le corps, vit les yeux fixes, ouverts, la nuque disloquée.

Il n’y avait plus rien à faire pour Osami.

Les balustrades du temple étaient noires de curieux horrifiés penchés vers eux. Une brusque vague de dégoût le submergea. Osami s’était suicidé. Sans hésiter. Pour ne pas risquer de parler, vérifiant sa théorie.

Le médecin constata le décès. On fouilla les poches du mort. Sans rien trouver, sauf ses clefs.

— Retournons à la pharmacie, dit Malko.

* * *

— Il a commandé quatre fois ce médicament antithyroïdien, confirma le médecin après avoir consulté les registres de la pharmacie. Il payait les factures lui-même et personne ne s’en apercevait.

C’était le secret de l’ex-amoureux d’Hiroko. Grâce à lui, elle allait reprendre figure humaine pour quelque temps. Mais elle ne pourrait plus s’en procurer… Le cercle se refermait.

— Les policiers vont perquisitionner chez lui, dit Kuniko, bouleversée, voulez-vous venir avec eux ?

— Allons-y, dit Malko.

Ils roulèrent peu. Le pharmacien habitait une chambre minuscule dans le quartier des geishas. En un quart d’heure, les policiers eurent retourné la chambre, sans rien trouver.

Au moment où ils allaient partir, Malko aperçut un bout de papier qui dépassait de la glace de la salle de bains. Il tira avec précaution, ramenant une photo-couleur. Une Japonaise en kimono à fleurs, avec les chaussettes blanches, les socques, la coiffure compliquée pleine d’épingles, tendrement accrochée au bras d’Osami, dans une attitude qui ne laissait aucun doute sur leur intimité.

Derrière, il y avait une date. 1969. Et quelques caractères japonais. Malko s’approcha de Kuniko :

— Qu’est-ce que cela veut dire ?

Elle lui traduisit :

— À mon amour de printemps. Osami.

La fille était Shiganobu, la taxi-girl du Mikado, envoyée retrouver Osami.

Chapitre XII

Le Tokkaido glissait lentement entre les néons de Ginza. Les caractères japonais illuminaient la nuit de leurs courbes bizarres, apportant une touche de poésie à cette ville foncièrement laide. Le cerveau vide, Malko regardait défiler les quais de la gare de Tokyo. Ne pouvant s’empêcher de revoir Osami se précipiter dans le vide. Kuniko dormait sur son épaule. Épuisée nerveusement. Lorsqu’elle était fatiguée, les cicatrices de la chirurgie esthétique ressortaient bizarrement. Elle se réveilla brusquement, les yeux pleins d’horreur. Malko l’avait entraînée dans un monde brutal et sanglant si différent de l’univers feutré et confortable où elle vivait d’habitude…

— Nous sommes arrivés, dit Malko.

Il l’aida à descendre. Il faisait froid. À côté du quai, il aperçut dans un kiosque la photo d’Osami sous une manchette incompréhensible et énorme.

— Que disent-ils ? demanda Malko.

Kuniko. parcourut rapidement la première page.

— Qu’un membre du Sekigun s’est suicidé pour ne pas tomber entre les mains de la police et d’agents de la C.I.A.

Et vive la discrétion ! Malko maudit les journalistes. Shiganobu était désormais sa seule piste. Elle en savait sûrement plus après la conversation qu’elle avait eue avec son ancien amant. Il chercha des yeux M. Yamato qui devait venir le chercher, l’aperçut au fond du couloir, bien rassurant avec ses lunettes et son gilet, sa petite boîte noire pleine de mort subite à la main.