C’est beau, le maquereau électronique…
Malko continua à observer Shiganobu, en train de prendre congé de son client. Un jeune homme apparut dans son champ de vision, se frayant un passage vers le box où elle se trouvait, guidé par une autre taxi-girl. Très jeune, les cheveux longs sur la nuque, carré d’épaules, avec une allure un peu gauche, les cheveux très courts, le visage fermé. Quelque chose dans son allure et dans son expression alerta Malko. Il détonnait dans ce décor, il n’avait pas l’air de chercher à s’amuser, bousculait les filles comme un somnambule.
Marchant droit sur Shiganobu.
Malko se pencha sur Yamato.
— Regardez l’homme en complet marron !
Yamato jeta un cri bref. Les trois « gorilles » se levèrent d’un seul bloc, bousculant la table. L’homme qui s’avançait sur Shiganobu tourna la tête, les vit, accéléra son allure. Il lui restait dix mètres à parcourir. Elle ne l’avait pas encore vu.
Les cinq hommes tentaient déjà de se frayer un chemin au milieu des filles agglutinées dans le passage. Deux masses noires se ruèrent au milieu d’elles, distançant Malko, Yamato et le Japonais au crâne rasé. Les ex-lutteurs de sumo. L’homme au complet marron les vit arriver sur lui. Il ne devait pas peser plus de soixante kilos. Il s’arrêta brusquement, se ramassa comme un fauve, puis se rua sur eux, dans un moulinet de manchettes et de coups de pied.
Le premier monstre succomba sous une rafale de manchettes au foie. Il resta quelques secondes hébété, la bouche ouverte, avant de s’effondrer sur un couple en plein flirt.
L’autre n’avait plus de dents. D’un revers fulgurant le jeune homme lui avait fait sauter toutes celles de devant. Pour faire bon poids, il lui assena une estocade au plexus, qui le foudroya.
Alors seulement, il reprit sa marche vers Shiganobu. Clouée sur place, la Japonaise le regardait venir.
Malko, grimpant sur une table, dépassa Yamato et le crâne rasé, englués dans un groupe compact, atterrit entre l’agresseur et Shiganobu. Bousculé par les gens qui s’enfuyaient, il avait peur de tirer. Déjà, son adversaire fonçait sur lui. Malko vit un visage crispé, des yeux brillant d’un éclat insoutenable, étendit le bras pour tirer à bout portant. Devina plus qu’il ne vit un poing partir vers lui. Il se sentit soulevé de terre, entendit un cri rauque, eut l’impression de recevoir un coup de pied de cheval dans le ventre. Plié en deux, il s’effondra sur quelque chose de mou qui hurla. Il vomit, se remit à quatre pattes, vit dans un brouillard la silhouette de l’homme qui l’avait frappé atteindre Shiganobu presque en même temps que Yamato et l’homme au crâne rasé. Il entendit le cri aigu de la Japonaise.
Il parvint à se relever totalement pour voir Shiganobu, sans perruque, vomir un jet de sang, et une masse confuse, faite de l’agresseur, de Yamato et du Japonais au crâne rasé tournoyer au milieu de la mêlée.
Le visage du jeune homme en costume marron n’était plus qu’une bouillie sanglante. Étendu sur le dos, dans l’allée étroite, il ne respirait plus. Un coup direct de Yamato lui avait pulvérisé la trachée artère, l’homme au crâne rasé avait fait le reste… Trop tard pour sauver Shiganobu. Son corps à elle avait été étendu sur une banquette, avec une serviette pour dissimuler le visage. Malko, la bouche amère, contempla le cadavre.
— Que lui a-t-il fait ?
Yamato semblait tassé sur lui-même. Quelle perte de face ! Ses lunettes avaient sauté, et il clignait des yeux comme un hibou surpris par la lumière, frottant ses mains l’une contre l’autre.
— Il lui a fait éclater le coeur, Malko-san, murmura-t-il. C’est de ma faute. Lui aussi était karatéka.
Le Japonais au crâne rasé avait l’oeil gauche fermé par un énorme hématome et ne pouvait visiblement plus se servir de son bras droit. Quant aux deux lutteurs de Sumo, ils préféraient rester à l’arrière-plan. Honteux. Les casquettes plates de plusieurs policiers japonais apparurent à l’entrée. L’orchestre continuait à jouer sans enthousiasme, car on était à cinq minutes de la fermeture. Les curieux se penchaient au balcon, essayant de voir quelque chose. Un cercle de taxi-girls terrifiées entourait les deux corps. M. Yamato poussa discrètement sous une table la boîte contenant le P. 08. Malko réalisa qu’il tenait toujours son pistolet extra-plat dans son poing crispé et le rentra précipitamment. Il y avait tellement de sang sur le tueur abattu qu’il était impossible de savoir où la balle l’avait touché.
Il s’en voulait à mort. Ils avaient tous pensé à empêcher Shiganobu de sortir du Mikado. Sans songer à empêcher le tueur d’entrer. Il reconstituait facilement le meurtre. Hiroko avait appris par les journaux ou la radio le suicide d’Osami. Or, ce dernier avait dû lui faire part de la visite inattendue de Shiganobu. La terroriste avait lié les deux choses et réagi avec sa férocité habituelle.
Les policiers arrivaient. Résigné, Malko se tourna vers M. Yamato, qui cuvait sa honte, la tête baissée, ses mains inutiles le long du corps.
— Demandez-leur de prévenir Tom Otaku, le directeur du Kohan. Cela évitera beaucoup d’explications.
Le corps de Shiganobu reposait au milieu d’une allée, recouvert d’un kimono blanc, couleur de deuil. L’énorme Mikado était vide. Les mains dans les poches de son pardessus, Tom Otaku répétait à Malko pour la dixième fois qu’il aurait dû laisser faire le Kohan et ne pas s’amuser à jouer avec le feu.
Malko était tenté de lui donner raison. M. Katsimoto était mort. Mademoiselle Paix Jaillissante aussi, Osami et Shiganobu également, et lui n’avait réchappé que par miracle.
Le jeune homme au complet marron n’avait aucun papier sur lui, mais on l’identifierait probablement grâce à ses empreintes. La mort lui avait donné un visage d’enfant. Ses mains étaient étonnantes : des cals énormes renforçaient les phalanges, les ongles n’existaient presque plus… De vraies massues.
Pour se réconforter, Malko se répéta que toutes les polices japonaises n’étaient pas arrivées à mettre la main sur Hiroko en trois ans. Qu’au moins il la gênait.
Mais maintenant, il ne voyait vraiment pas comment s’attaquer de nouveau à elle. Toutes les pistes s’étaient terminées tragiquement. D’une oreille distraite, il écouta les recommandations de Tom Otaku, serra la main du policier japonais et s’éloigna en compagnie de Yamato. Il avait fallu son intervention énergique pour qu’on n’embarque pas l’homme de confiance de M. Kawashi. La boîte noire contenant le P. 08 avait mystérieusement disparu.
Les témoins ayant établi la légitime défense, Malko n’avait pas eu trop de problèmes. Pourtant, les Japonais avaient insisté pour confisquer le pistolet. Poliment, mais fermement. On le rendrait à Malko, les essais de balistique effectués. Il avait dû céder.
Il sortit du Mikado avec M. Yamato. Il n’était que minuit et demi, mais la plupart des bars avaient déjà fermé. La rue était calme et obscure, tous néons éteints.
— Ma voiture est partie ramener les blessés, dit Yamato. Nous allons marcher pour trouver un taxi.
Comme toujours, la rue n’avait pas de trottoir. Seules les enseignes des maisons de geishas brillaient dans l’obscurité. Avec quelques bars attardés. Malko ne pouvait s’empêcher de penser à l’avenir. Les chances de retrouver Furuki vivant s’amenuisaient. Hiroko avait dû le tuer depuis longtemps. Ils marchaient en silence lorsque Yamato lui dit :
— Regardez, Malko-san.
Un rickshaw venait vers eux, pédalant au milieu de la chaussée, hâlé par un Japonais pieds nus, en dépit de la pluie. Hermétiquement fermé. Cela avait un air anachronique adorable, au milieu des chromes des voitures. Malko pensa à l’homme raffiné qui faisait venir ainsi une geisha pour le distraire ou l’aimer… Agréable façon de vivre. Le Japon était un vieux pays féodal, il ne fallait pas l’oublier. Où, un siècle plus tôt, les samouraï louaient leur sabre au plus offrant. Souvent pour des causes douteuses. Comme lui faisait pour la Central Intelligence Agency…