— Nous avons mis Tokyo à feu et à sang à cause de ce Furuki, dit-il. Alors…
— Bon.
Sharon semblait considérer cela comme une excellente nouvelle. Il remit du tabac dans la pipe, gratta le bout de son nez pointu et dit :
— Les gens qui détiennent Furuki sont prêts à l’échanger. Ils m’ont chargé de vous contacter. Pour savoir si cela vous intéressait ?
— Que vèulent-ils en échange ? demanda Malko qui connaissait déjà la réponse.
Max Sharon pointa la pipe sur lui.
— Vous.
Un désagréable petit frisson parcourut l’épine dorsale de Malko. Si Hiroko était prête à abandonner Furuki contre sa modeste personne, ce n’était sûrement pas pour jouer aux cartes. Il essaya de faire l’imbécile.
— Pourquoi, moi ? demanda-t-il.
Max Sharon eut un petit rire sec.
— Je n’en sais rien. Et ce n’est pas mon problème. Je suis seulement chargé de vous transmettre cette proposition. À vous d’accepter ou de refuser.
Les yeux dorés de Malko essayaient de lire sur le visage impassible et ridé. En vain.
— Vous savez bien qu’Hiroko me veut pour me tuer, dit-il. Elle a déjà essayé trois fois.
Max Sharon écarta les bras en signe d’impuissance, avec une mimique significative.
— C‘est possible, mais cela ne me regarde pas. C’est vous que cela concerne. Vous me dites seulement oui ou non.
— J ai besoin de réfléchir, dit Malko.
— Pas longtemps, fit Max Sharon. On doit me rappeler demain matin, pour que je donne la réponse. Si elle est négative, Furuki sera immédiatement exécuté.
Malko plongea ses yeux dans ceux du journaliste :
— Sharon, dit-il, vous savez très bien pour qui je travaille. Pour les mêmes gens que vous. Si vous savez quelque chose, dites-le. Hiroko est dangereuse.
Le journaliste ne se troubla pas.
— Cela ne change rien, fit-il. Si je peux aider la Company, c’est parce que j’ai des amis partout. Et puis… (Il hésita un peu.) J’ai beaucoup changé depuis que je suis arrivé au Japon.
Autrement dit, il ne désapprouvait pas entièrement Hiroko… Malko comprit que ce n’était pas la peine d’insister.
— Très bien, dit-il, je vais en parler à Al Borzoï.
Au moment où il atteignait la porte, Max Sharon ajouta :
— Bien entendu, pas de police. Sinon, il n’y a pas d’échange…
— Bien entendu, dit Malko.
Il trépigna dans l’ascenseur d’une lenteur exaspérante, sauta dans le premier taxi.
— À l’ambassade américaine.
Malgré lui, une boule d’angoisse lui bloquait l’estomac. C’était la confrontation finale. Voulue par Hiroko. Avec pour but avoué de le tuer.
Une fumée épaisse emplissait le petit bureau de Tom Otaku, le patron du Kohan. On avait dû voler des chaises dans tous les bureaux voisins pour tenir la conférence convoquée d’urgence. Le chef de la « tranche K » du ministère de l’intérieur, plusieurs officiers du Kohan, Al Borzoï, deux autres Américains de la C.I.A., le préfet de Police de Tokyo.
Tom Otaku, le regard retranché derrière ses grosses lunettes, écoutait le préfet de Tokyo développer sa thèse. Il traduisit pour Malko :
— Hasaki-san, dit-il, est absolument opposé au principe de cet échange. Il ne veut pas prendre la responsabilité de votre sécurité. S’il vous arrivait quelque chose. De toute façon, il s’oppose à laisser un groupe terroriste kidnapper un citoyen d’une nation amie sur le territoire japonais. S’il peut arrêter Hiroko ou ses complices, il le fera, quels que soient les engagements pris avec elle.
C’était clair et net. Les officiels japonais avaient été traumatisés par l’enlèvement de l’ambassadeur et ne voulaient à aucun prix se retrouver dans la même situation.
Malko échangea un regard avec Al Borzoï. Celui-ci se tourna vers Tom Otaku.
— Qu’en pensez-vous, Tom ?
Le Japonais frotta sa bajoue droite de la main gauche et dit lentement :
— Je pense qu’il faudrait tendre un piège à ces terroristes pour tenter de les capturer. Que c’est peut-être une occasion unique. Mais qu’à aucun prix il ne faut les laisser s’emparer du Prince Malko Linge.
— Vous sentez-vous capable d’assurer sa sécurité ? demanda Borzoï, si nous envisagions quelque chose de semblable.
Tom Otaku secoua lentement la tête :
— Non. Si le Prince accepte ce risque, c’est sous sa propre responsabilité. La décision lui appartient.
Tous les Japonais présents tournèrent la tête vers Malko. L’observant comme une bête curieuse. Il s’entendit dire d’une voix qu’il ne reconnaissait pas :
— J’accepte.
— Bon, voilà, fit rondement Max Sharon. Vous êtes seul. Avec moi. Hiroko viendra avec Furuki. Il repartira avec moi, et vous repartirez avec elle.
Debout derrière son bureau encombré, Max Sharon observait Malko, les yeux plissés, le regard perçant.
— Et si Hiroko m’abat dès qu’elle me voit ? objecta Malko.
— Impossible, fit Sharon. Elle m’a donné sa parole.
Malko scruta le visage japonisé du journaliste-barbouze pour voir s’il parlait sérieusement. Mais il était aussi impénétrable qu’un vrai Japonais. Cela n’empêcherait sûrement pas la terroriste de dormir, de se renier. Comme si Sharon devinait ses pensées, il ajouta :
— Les gens du Sekigun sont très sensibilisés à l’opinion que certaines personnes ont d’eux. Il y a des choses qu’ils ne peuvent pas faire. Me trahir en fait partie. Ce serait trop long de vous expliquer pourquoi. Alors ?
— C’est oui, dit Malko.
Max Sharon retira la pipe de sa bouche.
— Bien, fit-il. Sans changer d’expression. Alors, vous venez demain ici à quatre heures.
Il serra la main de Malko, le raccompagna jusqu’à l’ascenseur. Celui-ci se retrouva dans Harumi Avenue, marchant comme un automate. Le ciel était bleu. Il faisait très froid. Un vent violent avait chassé le mauvais temps.
Malko se dit qu’il était complètement fou.
Chapitre XIV
Hiroko repoussa la cloison de papier et s’avança vers Furuki. Avec, dans la main droite, une longue baïonnette japonaise effilée et fine. Le prisonnier l’observa avec terreur, mais il était si faible qu’il n’eut même pas la force de redresser la tête. Convaincu qu’elle avait perdu la raison, mais malheureusement aucun des autres membres du Sekigun ne semblait le réaliser…
Hiroko glissa la lance de la baïonnette entre les liens qui le retenaient au poteau de bois et les trancha d’un coup sec. Sans un mot. Surpris, Furuki s’effondra en avant sur le plancher de bois de la véranda, puis roula sur le sable bien peigné du jardin zen. Il resta prostré, tremblant de froid, ahuri de douleur, n’osant pas lever la tête, se demandant ce que dissimulait cette soudaine magnanimité.
— Relève-toi, ordonna Hiroko.
Furuki se mit d’abord à quatre pattes, puis se redressa en s’appuyant au poteau où il avait été attaché. Hiroko alla dans un coin de la véranda et en ramena une pioche qu’elle tendit à Furuki. Ensuite, elle lui désigna le rectangle de gravier du jardin zen :
— Tu vas creuser ici. Un trou de deux mètres sur soixante centimètres, un mètre de profondeur.
Furuki n’osait pas comprendre. La terreur lui donna le courage de demander :
— Pour quoi faire ?
Hiroko le fixa avec une expression impénétrable :
— Les traîtres doivent creuser leur tombe eux-mêmes.
Elle s’éloigna un peu et s’assit sur une grosse pierre, le surveillant. Comme Furuki ne bougeait pas, elle lui cria :