Furuki écoutait machinalement. D’après la doctrine du Sukatzu, chaque chef d’accusation méritait la mort… Hiroko marqua une pause et ajouta :
— Le tribunal t’a condamné à la mort.
Ce n’était pas une surprise. Furuki lâcha la pioche et dit mécaniquement :
— Je ne suis pas coupable. Je demande l’indulgence du tribunal.
Il voulait encore croire que tout cela n’était qu’une des pompeuses mascarades qu’affectionnait Hiroko, pour se donner de l’importance.
Un éclair de satisfaction passa dans les yeux d’Hiroko. Furuki venait de tomber dans son piège. Elle avait la légalité – leur légalité – avec elle.
— Le tribunal ne peut pardonner à un traître, dit-elle douceureusement. Moi, je te pardonnerais volontiers, mais les autres ne l’accepteraient pas. Il faut que tu te sacrifies pour la Révolution.
Furuki écoutait les phrases creuses, voyait les yeux pleins de méchanceté, croyait entendre le ronflement des réacteurs du « 747 » qui l’amenait au Japon, à la mort. Il se dit qu’il aurait dû protester plus, ne pas se laisser emmener à l’abattoir. Mais c’était trop tard.
Hiroko s’avança, tenant la baïonnette à deux mains à l’horizontale. Elle en appuya la pointe entre les côtes de Furuki, appuya d’un coup sec, enfonçant la pointe d’un bon centimètre. Furuki poussa un cri, recula, trébucha dans la fosse ouverte, tomba à genoux. Hiroko, sans se presser, le rejoignit et enfonça de nouveau la pointe aiguë dans la peau blafarde. Là où un filet de sang coulait déjà. Comme si elle se servait d’un tournevis.
Pour fuir la pointe de la baïonnette, Furuki inclina le torse en arrière, de plus en plus, jusqu’à ce qu’il se retrouve couché sur le dos avec le froid de la terre contre sa peau nue. Hiroko accompagna le mouvement, sans chercher à enfoncer plus la baïonnette. Un filet de sang suintait de la blessure. Puis, pesant de tout son corps sur le manche de l’arme, Hiroko l’enfonça d’un coup dans la poitrine de Furuki.
Celui-ci eut un râle bref, saisit la baïonnette à deux mains, les yeux révulsés. L’aorte sectionnée, le sang envahissait sa cage thoracique. Il eut quelques spasmes désespérés et, les deux mains crispées sur l’arme, comme pour l’arracher de sa poitrine, il mourut.
Hiroko se redressa, tirant à elle la lame couverte de sang. Cela s’était passé tellement vite. Elle fixa Furuki, déçue qu’il ne bougeât plus. Puis, la baïonnette au bout du bras, elle se dirigea vers la maison. Une nouvelle période s’ouvrait devant elle…
Mademoiselle Riz Précoce observait Malko par-dessous, avec un sourire jocondien, les mains cachées dans les manches de son kimono. Elle avait une bouche très grande pour son âge, relevée légèrement aux commissures, en une espèce de sourire figé.
La conversation n’était pas facile. Soudain, elle s’avança vers lui et commença à défaire les boutons de sa chemise, avec une dextérité inattendue, émettant un gazouillis totalement hermétique. Il voulut la repousser, mais elle s’accrocha, protestant d’une voix véhémente et aiguë.
Elle prit sa ceinture à deux mains et commença à la défaire. Il eut toutes les peines du monde à l’en dissuader. Comme il la repoussait, il vit de grosses larmes perler dans ses yeux trop maquillés… De guerre lasse, il se replia jusqu’au téléphone et composa un des numéros de M. Yamato. Par chance, le Japonais était à son bureau. Malko le remercia d’abord pour le « cadeau », tentant de lui expliquer qu’il ne pensait devoir en profiter. M. Yamato l’écouta avec patience, puis demanda à parler à Mademoiselle Riz Précoce. La conversation fut sèche et brève. Finalement, Mademoiselle Riz Précoce lui tendit le récepteur, une lueur de triomphe dans ses yeux noirs.
— C’est très ennuyeux, Malko-san, expliqua M. Yamato. Elle dit que vous la trouvez laide, que c’est une perte de face qui lui portera malheur.
— Je ne la trouve pas laide, fit Malko, excédé, mais je n’ai pas encore l’habitude de déflorer les petites filles de douze ans !
— Elle en a treize, remarqua onctueusement Yamato. Elle est très sensible. Elle est capable de se tuer, si vous lui faites perdre la face.
Dans d’autres pays, c’était plutôt le contraire. Malko renonça à argumenter et raccrocha. Aussitôt, pleine d’espoir, Mademoiselle Riz Précoce grimpa sur le lit et s’assit sur ses talons, en face de Malko.
Elle entreprit de le déshabiller comme si elle avait vingt ans de métier, pépiant comme un oiseau. Lorsqu’il fut entièrement nu, elle le contempla avec une admiration muette.
Ne disposant pas de paille de riz, elle se contenta de soupeser dans ses mains fines les parties nobles de Malko, appréciant d’un hochement de tête déjà connaisseur. Puis elle s’activa à un jeu moins innocent. La première amorce de résultat lui arracha un petit cri de satisfaction.
Se penchant ensuite sur lui, elle officia gravement jusqu’à ce qu’elle juge les préliminaires bien engagés. Malko avait l’impression de célébrer un rite païen insolite, tant cette copulation artificielle était bizarre… Mademoiselle Riz Précoce n’éprouvait sûrement aucun plaisir sexuel. Elle n’était que l’humble réceptacle du guerrier…
Elle se redressa, une lueur de fierté dans les yeux, contempla son oeuvre quelques secondes, puis, dans le même mouvement, se laissa aller en arrière, toujours appuyée sur ses talons, jusqu’à ce que son chignon touche le lit. Alors, à deux mains, elle écarta le lourd kimono brodé, se découvrant jusqu’au nombril. Malko vit que le renflement glabre de son mont de Vénus avait été soigneusement épilé. Comme il ne réagissait pas à cette invite muette, elle l’interpella d’un ton comminatoire.
Résigné, il s’approcha. Aussitôt, Mademoiselle Riz Précoce l’enserra entre ses jambes fines, avec une force inattendue.
Le reste se fit presque tout seul. Mademoiselle Riz Précoce respirait fortement les yeux fermés, soulevant les reins pour aller à sa rencontre. Lorsqu’il la toucha, elle poussa un petit cri extasié. Puis l’instinct fut le plus fort, et il cessa de se retenir et la traita comme une femme. À sa grande surprise, il ne rencontra pas la résistance physiologique qu’il craignait.
Mademoiselle Riz Précoce demeura totalement immobile tout le temps qu’il la prit, en dépit de sa position inconfortable, le corps tendu en arrière, en arc de cercle. Puis, lorsqu’il s’arracha, elle se remit à genoux, comme une poupée mécanique, et s’inclina respectueusement devant lui. Sage comme une première communiante.
Malko se dit, pour tranquilliser sa conscience, qu’il l’avait sauvée du suicide… Mais ce n’était pas une bonne action dont il se vanterait dans les salons de Vienne. Il avait déjà assez mauvaise réputation…
Marchant à reculons, Mademoiselle Riz Précoce s’éloigna vers la porte, s’inclina trois fois et sortit. Satisfaite du devoir accompli. Il restait tout juste à Malko le temps d’enfiler sa veste pare-balles-radio et de glisser son pistolet extra-plat entre sa ceinture et sa chemise.
Le nez pointu de Max Sharon semblait s’être encore allongé. Il scruta Malko d’un air inquisiteur, la pipe à la bouche, les mains dans les poches de son manteau.
— Vous êtes prêt ?
— Quel est le programme ? demanda Malko.
— Vous me suivez, dit Max Sharon.
Ils sortirent du bureau, prirent l’ascenseur. Il soufflait un vent violent et glacial. Discrètement, dès qu’il fut dehors, Malko appuya sur le premier bouton de sa veste, déclenchant le signal radio alertant les forces de police. Max Sharon ne semblait s’être aperçu de rien.
— Nous allons prendre le métro à Hibaya Park, annonça-t-il.