— C’est là, murmura Yamato.
— Que le marin se fasse ouvrir, dit Malko, en disant qu’il a vu quelque chose d’anormal.
Yamato transmit la consigne à voix basse. D’une voix étranglée, le marin cria quelque chose, après avoir frappé. Il y eut du bruit à l’intérieur, puis la porte s’entrouvrit sur un Japonais en maillot de corps, hirsute et endormi. Il n’eut pas le temps de s’étonner. Un des « gorilles » s’était jeté de ses cent cinquante kilos sur la porte, la rabattant à l’intérieur et coinçant le bosco entre elle et la cloison. Mais comme il n’avait pas vu le rebord inférieur, commun à toutes les ouvertures du navire, il s’étala lourdement au milieu de la petite cabine.
Tout le reste du groupe fonça dans la minuscule cabine et Yamato referma la porte.
Avec une agilité insoupçonnée, le « gorille » se releva, attrapa le bosco par son gilet de corps et le secoua. Le malheureux avait déjà le nez qui saignait, à cause de la porte. Il bredouilla quelques mots, essaya de se débattre. D’une manchette en plein visage, le gorille lui écrasa la bouche. À demi assommé, l’autre écouta Yamato lui expliquer pourquoi ils étaient là.
À sept, ils tenaient à peine dans l’étroite cabine. Le bosco fixait les « gorilles », avec terreur. C’était un petit bonhomme malingre aux cheveux plats, affligé d’un fort strabisme de l’oeil gauche. Malko tendit l’oreille. Aucun bruit. À part le ronronnement des pompes, dans les entrailles du pétrolier. Le bosco balbutia quelque chose.
— Il dit qu’il ne sait pas de quoi on parle, dit Yamato.
— Fouillez sa cabine, dit Malko.
Les trois hommes de main commencèrent à tout retourner. Très vite, l’un d’eux poussa un cri de joie. Plusieurs billets de cent dollars venaient de s’échapper d’un vieux magazine. Tous neufs. Les deux « gorilles » se ruèrent sans un mot sur le bosco. Pendant plusieurs minutes on n’entendit que le bruit mat des coups, les gémissements de douleur du petit Japonais qu’on ne voyait même plus entre les deux monstres. Ils le lâchèrent enfin et s’écartèrent. Son visage n’était plus qu’une bouillie sanglante.
— Où sont-ils ? demanda Yamato.
Le bosco bredouilla quelques mots, les yeux fermés de coups, les lèvres éclatées, les pommettes fendues. Massacré. Yamato poussa l’interrogatoire, d’un ton hargneux, un « gorille » enfonça son croc à poisson dans la joue du bosco, qui hurla. Une nouvelle grêle de coups le fit taire. Enfin Yamato se tourna vers Malko qui surveillait la porte avec Kashima.
— Ils sont dans le compartiment des pompes avant, expliqua-t-il. Sous le gaillard d’avant. C’est très grand, quinze mètres de profondeur environ. Il les a cachés sous le faux plancher, au fond du navire. Bien que personne ne vienne là, car on se sert seulement des pompes arrière. Ils sont six, arrivés avec lui lorsqu’il est revenu de notre bateau.
— Qu’ont-ils comme armes ?
Interrogé, le bosco bredouilla.
— Il ne sait pas, fit Yamato.
— Bien, dit Malko. Allons-y. Il va nous guider et les faire sortir.
Yamato expliqua au bosco ce qu’on attendait de lui. Le marin attendait, muet de terreur. Kashima, tira une cordelette de sa poche et le transforma en saucisson. Puis il le jeta sur la couchette et lui expliqua qu’il reviendrait personnellement lui couper la gorge s’il cherchait à appeler ou à s’échapper. Malko rouvrit la porte, la coursive était vide. Le petit groupe se dirigea vers l’avant, sortit par la porte latérale, à bâbord. Malko frissonna sous le vent glacial. Le jour s’était levé, et il voyait maintenant le pont du Tofaru dans ses moindres détails.
Glacé par le vent, il s’avança vers le gaillard d’avant, distant de deux cents mètres. Suivi des cinq autres. Espérant que l’officier de quart n’allait pas donner l’alarme. Il serrait la crosse de son pistolet extra-plat, étreint par une angoisse diffuse. Comme chaque fois qu’il allait être mêlé à une action violente. Ce que les Anglo-Saxons appellent avoir des papillons dans l’estomac. En dépit du vent qui soufflait sur la baie de Tokyo, il avait chaud. Il se demanda fugitivement s’il serait assez sage pour décrocher à temps de cette vie dangereuse.
Et s’il n’était pas déjà trop tard.
Alors qu’ils avançaient en suivant le bastingage, Malko se retourna et aperçut une silhouette les observant derrière un des grands hublots rectangulaires de la dunette. Le pilote ou l’officier de quart. Il appela Yamato. Aussitôt, le Japonais dit quelques mots au bosco. Celui-ci se retourna, et adressa un signe à l’homme de la dunette. Aussitôt, ce dernier, rassuré, disparut du hublot.
À la queue leu leu, ils grimpèrent l’échelle menant au gaillard d’avant pour arriver devant la trappe d’accès du compartiment des pompes. Malko y pénétra le premier.
C’était brillamment éclairé. On aurait dit une énorme cage d’escalier entièrement métallique, s’élevant sur quinze mètres de haut. D’étroites échelles de fer reliaient les niveaux entre eux. Ils allaient être totalement exposés pendant leur descente.
Le Bosco montra d’un doigt tremblant un plancher de métal, quinze mètres plus bas.
— C’est là-dessous qu’ils sont, expliqua Yamato.
Le pistolet au poing, Malko commença sa descente, essayant de ne pas faire trop de bruit. Les marches de métal étaient grasses et l’échelle presque verticale. Les « gorilles » avaient du mal à passer. Malheureusement, on ne pouvait descendre qu’à un de front. Il se lança, descendit le plus vite possible, atterrit au fond du pétrolier.
Immédiatement, il vit les plaques métalliques soulevées, découvrant un espace sombre et profond, de près de deux mètres.
En quelques secondes, il fut rejoint par les autres. Ils firent cercle autour de la cachette.
— Ils sont partis, dit Yamato.
Le Bosco semblait tout aussi abasourdi qu’eux. Secouant la tête avec incrédulité. Il se pencha même sur la cachette, comme pour vérifier que personne ne s’y trouvait plus. Ensuite, il larmoya quelques mots à Yamato.
— Il dit qu’il ne comprend pas, traduisit ce dernier. Qu’il les a installés lui-même, qu’ils devaient rester là tant que le pétrolier n’était pas en mer et ensuite s’installer ici. Ils étaient venus avec de nombreux vivres pour tenir tout le voyage.
— Est-ce que cet endroit communique avec le reste du navire ? demanda Malko.
Traduction. Le bosco secoua énergiquement la tête.
— Non. Il n’y a qu’une seule entrée, par où nous sommes venus.
Le sang continuait à suinter de son visage, et il l’essuyait avec un chiffon sale. De plus en plus misérable. Malko contemplait la cachette abandonnée, perplexe et inquiet. Pourquoi Hiroko avait-elle quitté cet endroit sûr. Et, surtout, où était-elle ?
— Remontons, dit-il. Fouillons tout le navire ; il faut les retrouver.
Chapitre XVIII
Le pilote loading master se retourna en entendant des pas faire résonner l’échelle de fer donnant accès à l’immense timonerie qui dominait le château arrière du Tofaru. Au-dessus, il n’y avait plus que les installations radar. C’était le coeur du navire, entièrement automatisé. De grandes consoles hérissées de voyants lumineux verts et rouges permettaient de diriger le navire sans effort. Pour l’instant tout était silencieux. Les machines ne tourneraient que dans une heure. Il fixa, stupéfait, l’apparition qui venait de surgir de l’escalier de fer.