Une femme, les cheveux noués en chignon, revêtue d’une tenue kaki militaire, une courte mitraillette à la main, le torse bardé de grenades et de munitions, une musette accrochée à l’épaule, suivie d’un homme dans la même tenue qu’elle, tout aussi armé.
Elle se précipita vers le timonier, braqua son arme sur lui.
— Je suis Hiroko Okada, commandant une unité de Sekigun, annonça-t-elle. Le Tofaru est sous notre contrôle. Nos hommes sont partout.
Médusé, le pilote la fixait sans répondre. Elle aperçut tout à coup le walkie-talkie suspendu à son épaule. Elle l’arracha, le jeta à terre, hurla :
— Désormais, il est interdit de communiquer avec la terre sans mon autorisation. Où est le commandant ?
— Dans sa cabine, je crois, il dort, bredouilla le pilote.
— Allez le chercher, ordonna Hiroko, le second aussi.
Le second terroriste poussa le pilote au bout de sa mitraillette. Ils redescendirent l’échelle de fer. Les officiers supérieurs dormaient au niveau juste en dessous. Hiroko s’approcha des larges hublots rectangulaires, grisée de son pouvoir. Cet imbécile de bosco avait cru qu’elle voulait fuir honteusement ! Elle l’avait bien eu. Elle avait envie de hurler de joie, en voyant les autres pétroliers mouillés sur des milles de longueur, tout le long de la baie de Tokyo. Bientôt, on allait à nouveau parler d’elle.
Il y eut un piétinement dans l’échelle de fer. Le capitaine, un Japonais, aux cheveux gris et au visage énergique, et le second apparurent, poussés par le terroriste. Encore mal réveillés, ne comprenant pas, eux non plus. Ils toisèrent Hiroko avec ahurissement. Elle ne leur laissa pas le temps de se remettre.
— Vous allez rester ici, annonça-t-elle. Mais désormais, c’est moi qui donne les ordres. Nous allons appareiller immédiatement.
— Mais nous n’avons pas fini le déchargement, protesta le commandant. C’est impossible.
— Vous refusez d’obéir ? menaça Hiroko d’une voix féroce. Alors, je vais faire sauter le Tofaru… Vas-y, Jinzo.
Le terroriste se précipita, ouvrit un des hublots et braqua son lance-fusée sur le pont principal.
— Je compte jusqu’à cinq, dit Hiroko. Ensuite, il tirera. Si la fusée explose dans une des citernes, le Tofaru saute.
Le commandant regarda fixement le lance-fusée. C’était un cauchemar ! Mais il ne pouvait pas prendre ce risque. La coque n’avait que vingt millimètres d’épaisseur. Cela ne résisterait pas à une roquette anti-char. Il pensa aux trente membres d’équipage qui dormaient en dessous. Puis à l’officier-radio. Pourvu qu’il s’aperçoive de ce qui se passait… Comme si Hiroko avait deviné ses pensées, elle l’avertit :
— Un de nos hommes occupe la cabine radio. Nous avons coupé le téléphone qui vous reliait à la terre. Vous devez obéir. Donnez l’ordre d’appareiller.
Comme un automate, le commandant se dirigea vers la console principale, appuya sur plusieurs touches et cria dans un micro :
— Paré à manoeuvrer d’urgence !
Le micro était relié à la salle des machines, sept niveaux plus bas. Une voix répéta presque aussitôt :
— Paré à manoeuvrer dans quinze minutes.
— Mais les pompes débitent toujours, dit le commandant, nous allons prendre feu.
— Faites-les débrancher, ordonna Hiroko.
Docilement, le commandant appela la salle de contrôle.
— Paré à manoeuvrer, cria-t-il. Débranchez immédiatement les sea-lines.
L’officier répéta le commandement. Sur un navire on ne discute pas les ordres d’un commandant. Hiroko vit deux marins sortir de la salle de contrôle et courir vers les sea-lines fixés par des clams aux orifices des citernes. Son plan se déroulait parfaitement. Comme un somnambule, le commandant lançait des ordres dans le micro, l’équipage se réveillait.
On vérifiait les machines. Avant tout, ne pas mettre le Tofaru en péril. Le second, un jeune moustachu, en tremblait.
Tout à coup, Hiroko aperçut des silhouettes sur le pont, venant de l’avant. D’abord, elle crut qu’il s’agissait de ses hommes, puis elle distingua des cheveux blonds. C’était si inattendu qu’elle mit plusieurs secondes à réaliser que c’était son ennemi mortel. Avec un cri étranglé, elle se rua vers le hublot, et épaula sa mitraillette. Les cinq silhouettes se trouvaient encore à cent mètres, mais elle ne pouvait pas attendre. Les yeux pleins de larmes à cause du vent violent, elle appuya sur la détente.
Les détonations claquèrent faiblement, emportées par le vent. Le « gorille » devant Malko porta les mains à son visage et tomba comme une masse. Le bruit dès balles qui ricochaient alerta les autres. Les cinq hommes plongèrent derrière les manches à air, et l’énorme hélice de vingt tonnes arrimée sur le pont. Malko aperçut les flammes qui sortaient de la timonerie, leva son pistolet et tira. Mais à cette distance, c’étàit surtout moral. Abrités, ils examinèrent la situation. Ainsi, Hiroko tenait l’arrière, donc les commandes du navire. Qu’est-ce qu’elle voulait faire ?
Devant lui, le pont s’étalait, plat comme la main. À part la passerelle centrale, il n’y avait aucun abri pour progresser. Malko calcula que s’il avançait encore de cinquante mètres, il sortirait du champ de vision d’Hiroko. Seulement ces cinquante mètres représentaient un danger mortel.
Une nouvelle rafale fit jaillir des étincelles des tôles autour d’eux. Ils étaient cloués sur place.
— Il faut avancer en se tenant sous la passerelle, proposa Malko. C’est le seul moyen.
Yamato cria ses ordres, et ils se regroupèrent au milieu du pétrolier. Le jour était complètement levé maintenant. Malko regarda autour de lui : le Tofaru était isolé. Le plus proche pétrolier se trouvant à sept ou huit cents mètres. D’autres s’estompaient plus loin dans la brume matinale. Le bosco cria tout à coup quelque chose d’une voix excitée. Yamato traduisit :
— Ils ont débranché les pipe-lines. C’est qu’ils vont partir.
— Il faut absolument les en empêcher, dit Malko.
Il s’avança sous la passerelle, protégé ainsi du tir de Hiroko. La progression des cinq hommes se poursuivit ainsi pendant une dizaine de mètres, puis plusieurs balles vinrent s’écraser contre des tôles, autour d’eux. Surpris, Malko regarda autour de lui. Il ne pouvait voir Hiroko, donc ce ne pouvait être elle. Un cri de Yamato le lit se retourner : le Japonais montrait du doigt le gaillard d’avant. Deux hommes s’y tenaient, avec des mitraillettes et ce qui ressemblait à des roquettes. C’est eux qui venaient de tirer sur Malko et ses amis. Ceux-ci étaient pris entre deux feux.
— Mais d’où sortent-ils ? jura Malko.
Il y eut une conversation animée entre le bosco et Yamato. Ce dernier cria :
— Il dit qu’ils ont pu se cacher dans un magasin sous le gaillard avant.
— Il faut parvenir à la radio, dit Malko. Prévenir la police et le port.
Il fallait bien se rendre à l’évidence : Hiroko venait de s’emparer d’un pétrolier. En pleine baie de Tokyo. Malko reprit sa progression sous la passerelle, tandis que les balles continuaient à siffler autour de lui. Ignorant à combien d’adversaires il allait se heurter et regrettant amèrement de s’être embarqué dans cette aventure en cachette d’Al Borzoï. Le karaté ne faisait pas le poids contre les lance-roquettes.
Grâce à ses jumelles, Hiroko pouvait voir ses deux complices s’installer sur le gaillard d’avant. En surélévation, protégés par le bastingage, bien armés, ils étaient pratiquement inexpugnables. La vue des roquettes alignées sur le pont lui mit l’eau à la bouche. Imbécile de bosco ! Avant de monter à bord, ils avaient enfermé tout leur attirail dans une bâche étanche et l’avaient accrochée à une des aussières arrimées au corps-mort. Ensuite, il n’y avait plus eu qu’à le haler lorsque tout le monde dormait… Maintenant, le radio était sous contrôle, la timonerie aussi, deux terroristes interdisaient l’entrée du château arrière, au niveau du pont principal. Elle était maîtresse du Tofaru. Finalement, ses ennemis du pont ne l’inquiétaient pas.. Il ne pouvaient pas parvenir jusqu’à elle.