— Comment accède-t-on à la timonerie ? demanda-t-il.
Yamato traduisit la question au bosco. Celui-ci expliqua la disposition des lieux. Grâce au commandant, ils savaient qu’Hiroko avait quelqu’un avec elle. Avant tout, il fallait prévenir les autorités.
— Que le bosco nous conduise à la cabine radio, dit Malko.
Ils partirent en courant dans la coursive, enjambant le cadavre du terroriste tué par les balles de Malko et de Yamato. Au passage, Malko récupéra sa mitraillette. Ils montèrent l’escalier, filèrent le long de la coursive tribord, sur le niveau supérieur au pont principal, parvinrent devant une porte fermée. Le grondement des machines traversait la cloison, étouffant le bruit de leurs voix. Malko réfléchit rapidement. Le terroriste qui se trouvait à l’intérieur n’ouvrirait sûrement pas.
C’était difficile d’enfoncer la porte. Il eut soudain une idée. Celui-là devait ignorer que Malko était à bord, puisqu’il était enfermé dans la cabine depuis le début de l’opération. Il attira à part Yamato.
— Vous allez crier qu’Hiroko le demande, expliqua-t-il. À cause du bruit, il y a une chance qu’il ne reconnaisse pas la voix.
Malko, le « gorille » survivant et le bosco, dont le visage enflait à chaque minute, se collèrent à la cloison. Yamato se mit à hurler pour couvrir le bruit, tout en tambourinant à la porte. Malko comprit « Hiroko-san »… et attendit, la gorge serrée.
Après un court silence, il y eut un bruit de loquet, et la porte s’ouvrit. D’où il était Malko ne vit que le canon d’une mitraillette. Yamato pivota brutalement sur lui-même. Sa main droite frappa le terroriste en plein visage avec la violence d’un cobra, avant qu’il puisse se rendre compte de quoi que ce soit. Il jaillit de la cabine, accroché à la main droite du karatéka.
Malko faillit vomir. L’index et le médius de Yamato étaient enfoncés jusqu’à la deuxième phalange dans les yeux du terroriste.
C’est par cette pince horrible qu’il l’avait attiré dehors, prenant appui sur les cavités oculaires. Le cri du jeune homme s’éteignit brusquement. Après avoir retiré ses doigts, pleins d’humeurs et de sang, Yamato venait de lui porter une terrible manchette à la gorge, lui écrasant le larynx. Blême, Malko ne pouvait détacher les yeux des deux orifices sanglants, des traînées visqueuses sur le visage du terroriste. Il vomit.
Yamato essuya ses doigts sur la chemise du blessé, ramassa sa mitraillette et entra dans la cabine radio.
— Il ne fallait pas qu’il tire, dit-il calmement. Il ne mourra pas.
Il serait seulement aveugle… Enjambant le corps, ils pénétrèrent dans la petite cabine. L’officier radio était prostré devant sa console. Il se leva avec un cri en voyant les hommes armés et le corps du terroriste. Malko ne perdit pas de temps.
— Vite, dit-il, entrez en contact immédiatement avec les autorités du port. Prévenez la police maritime et le Kohan.
Immédiatement, l’officier établit le contact VHF en phonie, utilisant la fréquence de détresse, 2182. Pendant ce temps, le Tofaru continuait d’avancer, dirigé par Hiroko. Yamato, rapidement, expliqua le plan d’Hiroko au radio.
Malko, d’après la conversation hachée, s’aperçut que le radio avait du mal à se faire croire des autorités. Yamato dut intervenir plusieurs fois d’une voix pressante. Finalement, l’officier-radio se tourna vers Malko.
— Ils demandent qui vous êtes ?
— Dites-leur que je travaille en liaison avec le Kohan. Qu’on contacte Tom Otaku, le chef de ce service.
Des voix excitées sortaient des haut-parleurs. C’était l’affolement complet à la capitainerie du port de Tokyo.
— Qu’il donne l’ordre à tous les pétroliers d’appareiller en catastrophe, dit-il. Ensuite, qu’il s’enferme dans sa cabine et continue à envoyer des messages. Nous allons tenter de reprendre la timonerie.
Ils sortirent, laissant une mitraillette au radio. Le bruit était infernal.
Hiroko poussait les machines. Par un hublot, Malko aperçut la silhouette d’un autre pétrolier le long duquel ils allaient passer. À sa hauteur sur l’eau, on voyait qu’il était vide. Donc « gazé » et vulnérable.
— Allons à la timonerie, dit-il.
Il ne se faisait aucune illusion : avant que les autorités ne réagissent efficacement, il s’écoulerait plus d’une heure. Et encore… D’autre part, la police du port ne pourrait rien tenter d’efficace.
Les quatre hommes se ruèrent dans l’escalier central. De toutes parts, des marins et des officiers, affolés, essayaient de savoir ce qui se passait. Mais la plus grande partie de l’équipage dormait encore. Ils parvinrent au quatrième pont, le dernier niveau avant la timonerie. L’ouverture de l’escalier étroit y montant se trouvait sur la coursive de côté. Malko s’avança avec précautions. Il eut le temps d’apercevoir un homme accroupi en haut de l’escalier, vit des flammes jaillir de l’arme qu’il tenait et se rejeta en arrière au moment où une grêle de balles criblait la cloison d’en face.
— Il n’y a rien à faire, dit-il. Il faudrait des gaz lacrymogènes. Nous devons trouver autre chose.
Le bosco et Yamato échangèrent quelques mots. Yamato dit à Malko :
— De la salle de contrôle, on peut déclencher la sirène. Un son continu, ce qui est le signal de détresse.
Cela valait mieux que rien.
Ils redescendirent une nouvelle fois, pénétrèrent dans une salle pleine de consoles électroniques et, quelques instants plus tard, le hurlement continu et sinistre de la sirène emplit leurs oreilles. Incroyablement fort. C’était surtout éprouvant pour les nerfs.
Mais le Tofaru continuait impitoyablement sa trajectoire. L’autre pétrolier n’était plus qu’à deux cents mètres. Malko se sentit abominablement impuissant. Le ciel était toujours vide d’hélicoptères. Il était tout seul pour arrêter Hiroko.
Les vingt roquettes alignées sur le gaillard d’avant se détachaient dans les jumelles de Hiroko. De quoi couler la moitié des pétroliers de la baie de Tokyo. La terroriste tremblait d’excitation. Les coups de feu venant du pont principal ne l’avaient même pas troublée. Même si les autres se faisaient tuer, ce n’était pas grave. Elle ne parviendrait peut-être pas jusqu’au détroit de Malacca, mais finirait au moins son oeuvre de destruction à Tokyo.
Personne ne pouvait court-circuiter les ordres électroniques qu’elle envoyait de la timonerie. Dans un coin, le loading master, impuissant et terrifié, suivait le drame. Accroché à la barre, le second se demandait s’il vivait un cauchemar.
Une rafale de coups de feu éclata dans le dos de la terroriste. D’où elle était, elle ne pouvait pas voir l’entrée de l’escalier, à cause d’une grosse console. Elle se retourna, prête à tirer.
— Jinzo-san !
— Ça va, répondit aussitôt le jeune terroriste. Ils sont en bas.
Cela signifiait que les terroristes du pont principal étaient morts ou neutralisés. Hiroko n’éprouva aucune émotion. C’était la guerre. Elle-même serait probablement déchiquetée dans quelques heures. Les deux roquettes de Jinzo, tirées dans les citernes centrales, suffisaient à faire sauter le Tofaru et tous ses occupants. Mais seulement quand ceux de l’avant auraient épuisé les leurs.
Le Tofaru arrivait à la hauteur du pétrolier de deux cent quarante mille tonnes en plein déchargement. Alertés par la sirène, plusieurs membres d’équipage se penchaient avec curiosité au bastingage.
Des traits lumineux partirent de l’avant du Tofaru. Le souffle brûlant grilla la peinture derrière les terroristes. Presque immédiatement, deux explosions sourdes secouèrent le Shinjuku et une immense flamme jaune et noire jaillit de son centre, suivie à quelques secondes d’une terrifiante explosion. Le Tofaru trembla sous l’onde de choc.