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Hélène reste seule dans le corridor. Elle observe ses doigts et finit par ranger ses affaires de couture. Elle ne referme pas la porte de la cure derrière elle, elle a la manie de faire entrer le soleil partout où elle le peut.

Pour repartir à l’atelier, Hélène décide de longer l’église du côté du cimetière. Elle essaie de lire les noms sur les tombes. Elle pousse la petite porte de l’église, celle qui est située sur le côté. L’église est vide. Hélène s’agenouille et s’adresse à Dieu en répétant, inlassablement : Apprends-moi à lire.

– Tu fais quoi ?

Je sursaute. Jules m’a fait peur. Je referme le cahier bleu.

– J’écris.

– Tu te prends pour Marguerite Duras ?

– D’où tu connais Marguerite Duras ?

– Un cours de français. J’ai trouvé ça chiant. J’espère que t’écris pas comme elle.

– Aucun risque. Ouvre la fenêtre.

– T’es de mauvais poil ?

– Nan. Tu sais que je supporte pas que tu fumes dans ma chambre.

– C’est surtout que je fume que tu ne supportes pas… T’es pas ma mère.

Jules ouvre la fenêtre et se penche en avant. Il fait un peu la gueule. Alors, je dis :

– Hier soir, il y a eu un nouveau coup de téléphone anonyme aux hortensias.

Il se retourne, je ne vois pas ses yeux.

– C’est quelle famille ?

– Va falloir que t’ailles chez le coiffeur. Celle de Gisèle Diondet. La toute petite dame avec des cheveux violets qui était mercière. Je t’en ai parlé la semaine dernière.

– Me rappelle.

– Avant, elle passait beaucoup de temps dans la salle des cartes et elle participait à tous les ateliers. Mais depuis le début de l’été, elle bloque avec les autres à la réception. Alors elle était là quand sa famille est arrivée à l’accueil avec les yeux rouges et des habits sombres.

D’une pichenette, Jules balance son mégot par la fenêtre. Demain matin, pépé le ramassera dans le jardin en bougonnant. Puis il le mettra dans une bassine d’eau avec les autres, une eau qu’il utilisera pour arroser ses rosiers et tuer les pucerons.

Il revient s’asseoir sur mon lit.

– Et ils ont dit quoi, la famille, quand ils l’ont vue… vivante ?

– Imagine le choc pour eux. Mais je pense qu’ils ont été un peu déçus.

– Comment ça, déçus ?

– Quand les vieux passent l’arme à gauche, ça veut dire fin de la culpabilité. C’est compliqué. C’est du chagrin qui se mélange à du soulagement.

– Et la petite vieille, elle a dit quoi quand elle les a vus ?

– Au début, elle ne les a pas reconnus, mais elle était quand même contente. Surtout qu’à midi, ils l’ont emmenée au restaurant. Tu sais, ça arrive souvent avec les anciens. Sur le coup, ils ne sont pas aimables avec la famille, mais après les visites, y a quelque chose qui change. Ils sont moins angoissés. En tout cas cet après-midi, Gisèle est retournée dans la salle des cartes. Ça faisait trois mois qu’elle n’y avait pas mis les pieds.

– Tu vois, ça sert à quelque chose ce truc anonyme.

– Tout à l’heure, madame Le Camus nous a tous convoqués pour nous annoncer que des policiers allaient enquêter intra-muros (j’imite sa voix pour faire sourire Jules) pour résoudre le mystère des coups de téléphone anonymes.

Mais Jules ne sourit pas.

– Il va y avoir des vrais inspecteurs et tout ?

C’est moi qui me mets à rire.

– Tu parles, c’est Starsky et Hutch qui sont sur l’affaire !

Jules se met à glousser. Starsky et Hutch sont les deux agents de ville de Milly. Les « cow-boys », comme tout le monde les appelle. Ils sont à quelques années de la retraite et ne seront pas remplacés. Il paraît qu’on les appelle comme ça depuis toujours. Ça date de bien avant ma naissance. Il y en a un qui était brun et l’autre blond. Enfin ça, c’était avant. Maintenant ils sont tous les deux blancs. Pépé dit que ce sont les dernières personnes à appeler au secours en cas de malheur. Ils ne sont pas aimés à Milly, la bêtise est très difficile à expliquer, et eux la portent sur leur visage. Ils sont arrogants et ne saluent jamais personne. Quand ils tendent la main, c’est pour donner une contravention. Genre stationnement gênant. Mais qui peut gêner qui à Milly ? Les rues sont vides. Moi, ils ne me font qu’à moitié rigoler parce qu’ils sont quand même armés. Jules dit que leurs flingues sont des jouets. Mais je ne crois pas.

– À ton avis, qui appelle les familles ? me demande Jules.

J’observe son profil parfait. J’ai jamais rien vu d’aussi beau que le visage de Jules. Même avec des cheveux trop longs.

– Je sais pas. Ça peut être n’importe qui. En tout cas, c’est sans doute quelqu’un qui a accès au fichier des familles. Et qui connaît le nom et les habitudes des oubliés du dimanche.

– Le nom des quoi ?

17

Dimanche

La canicule est passée. Elle a duré six jours. Je suis crevée. Laminée. Déjà que je ne compte pas mes heures, mais en cas de crise comme celle-là, ce sont les heures qui ne nous comptent plus.

J’ai pris mon service à 8 heures. Je n’ai pas dormi de la nuit, je suis allée danser au Paradis jusqu’à 5 heures. J’ai eu besoin d’être jeune, de me soûler, de déconner, de me maquiller, de draguer, de mettre un décolleté, de fermer les yeux et de danser. De me faire croire que je suis jolie.

Depuis l’automne dernier, je finis souvent mes nuits dans les mêmes bras. Ceux d’un mec plus vieux que moi. Genre vingt-sept ans, qui s’appelle Je-ne-me-rappelle-plus-comment. Entre lui et lui, j’ai d’autres aventures d’une nuit, mais c’est souvent lui qui revient. Un peu comme une apparition bimensuelle.

Le dimanche, c’est le jour des visites. Pas pour tout le monde. Alors j’ai bu cinq cafés pour pouvoir m’occuper de ceux qui n’en ont pas. Le dimanche est un jour « à prendre avec des pincettes ». Il est chargé de chagrin. Ici, on pourrait croire que c’est tous les jours dimanche mais rien à faire. C’est comme une horloge biologique. Chaque dimanche, les anciens savent que c’est dimanche.

Après la toilette, retransmission de la messe à la télé et repas amélioré. Les avocats aux crevettes sont rebaptisés « surprises de la mer en mayonnaise » et les éclairs au chocolat, « délices de sucre fourrés ».

C’est un peu comme le potage de légumes quotidien. Il change de nom chaque jour alors que c’est de la flotte chaude. Le lundi, le breuvage se nomme « potage de saison », le mercredi, « velouté du jardin » et le vendredi, « soupe de légumes méli-mélo ». Les résidents adorent avoir les menus de la semaine. C’est leur carte au trésor. À part la rubrique nécrologique du Journal de Saône-et-Loire, c’est la seule lecture qui les intéresse encore.

Le dimanche midi, le kir en plus du vin fait digérer la matinée. Mais il faut faire attention qu’il n’y en ait pas un qui pique le verre de l’autre, sinon ils peuvent très vite s’engueuler, voire se taper dessus. Le réfectoire est une cour de récréation où beaucoup de résidents règlent leurs problèmes en frappant les autres. Même moi, j’ai déjà pris quelques claques.

Le dimanche midi, avec les collègues, nous disposons aussi des nappes blanches et des verres à pied. Comme au restaurant.

Après le déjeuner, certains repartent dans leur chambre à cause des visites de l’après-midi ou de Michel Drucker. Les autres, nous les occupons dans la salle des cartes avec ce que l’on trouve : petits spectacles, karaoké, loto, belote, projections, ça dépend. J’aime bien leur passer des films de Charlot, ça les faire rire.