Выбрать главу

J’aime aussi leur faire chanter Le Petit Bal perdu dans un micro relié à deux enceintes. C’est leur chanson préférée. Ils prennent le micro chacun à leur tour. Il nous arrive même de danser. Chez nous, c’est pas Dirty Dancing mais le cœur y est.

Cet après-midi, on a fait venir notre magicien. C’est toujours le même. Un gosse bénévole qui vit dans mon quartier et qui trimbale une ribambelle de tourterelles et de lapins blancs, comme des trousseaux de clés. Ses tours sont presque toujours ratés parce qu’il est trop maladroit, alors ses trucs se voient comme le nez au milieu de la figure. Mais pour les oubliés du dimanche, rien que de voir une tourterelle ou des lapins dans un chapeau, c’est merveilleux, ça les déleste du poids du jour.

Vers 14 heures, j’ai senti le regard bleu du « fantôme » dans mon dos. J’étais en train d’installer mes résidents pour le spectacle de magie. J’ai entendu son bonjour. Une des tourterelles s’est échappée de la manche du gosse.

Il se tenait derrière moi. Il m’a souri. Il m’a souri. Il m’a souri. Il m’a souri. Il tenait un livre à la main. Il portait un jean et un tee-shirt un peu trop grand.

– Bonjour, je viens faire la lecture à ma grand-mère, je voulais vous saluer avant.

C’est confirmé : quand je le vois, j’ai tout qui fout le camp.

Il a un sourire d’une infinie douceur. Sa peau est claire et ses mains ressemblent à celles d’une fille, fines et gracieuses. Face à lui, moi, Justine, je n’existe pas. Je suis normale. Terrienne. Rougissante. Et trop lucide pour imaginer qu’un homme comme lui puisse me voir autrement que comme la fille qui écoute sa grand-mère lui parler de la mer.

– Bonjour, j’ai répondu, c’est gentil, et bonne lecture.

Et je lui ai très vite tourné le dos. J’ai fait semblant de chercher une tourterelle avec le magicien. J’ai à nouveau senti son regard, derrière moi, insistant. Que voulait-il ? Me brûler la nuque comme le fait le soleil derrière la baie vitrée du dernier étage ?

Après le spectacle, je suis montée chez Hélène. J’ai frappé. Il était toujours là, son livre ouvert dans les mains. Il lisait à voix haute :

– Le matin, ils se retrouvaient dans la salle du petit-déjeuner car le premier levé mangeait lentement pour laisser à l’autre le temps d’arriver et tous les jours, grand-mère redoutait que le Rescapé fût parti sans l’avertir, ou bien qu’il fût lassé de sa compagnie et qu’il changeât de table et passât devant elle en la saluant froidement, comme tous ces hommes du mercredi, des années plus tôt…

Sa voix, belle, fluette et forte à la fois. Comme des doigts sur les touches d’un piano, qui passent des graves aux aigus. Enfin je dis ça, mais je n’y connais pas grand-chose en piano. Et encore moins en spécimens extraterrestres comme lui. À part mon frère. Mais c’est mon frère. Je n’ai pas peur de lui ébouriffer les cheveux.

Il m’a vue, il a aussitôt arrêté de lire.

– C’est quoi ce que vous lui lisez ? j’ai demandé à mes pieds.

– Mal de pierres, il a répondu.

Je n’ai pas osé lui dire qu’elle l’avait déjà lu. Enfin, que Rose lui avait déjà lu. J’ai levé la tête en direction d’Hélène. Je l’ai vue sourire depuis sa plage. J’ai répondu aux murs :

– Ça a l’air de lui plaire.

Il a hoché la tête. Enfin je crois.

Je suis partie, en silence. Parce que je n’existe pas quand il est là. Ensuite, je ne l’ai pas revu. J’ai jeté un coup d’œil sur le toit, la mouette était à sa place et semblait dormir. Il a laissé Mal de pierres sur la table de nuit, entre Janet Gaynor et Lucien, avec mon prénom dessus écrit au stylo plume. Il a une belle écriture. Je n’avais jamais vu « Justine » aussi bien écrit.

« Pour Justine ».

Il avait signé, « Roman ».

Il s’appelle Roman. Ça ne s’invente pas.

Il est 21 heures. J’ai des courbatures partout. Monsieur Vaillant m’a demandé de lui masser les mains. Ce soir, j’ai répondu. Ensuite, j’irai m’occuper de celles d’Hélène. J’aime bien monsieur Vaillant. Ça ne fait pas très longtemps qu’il est parmi nous. Il n’est pas heureux ici. Sa maison lui manque, bien plus que sa femme. C’est ce qu’il me dit tous les jours. Après monsieur Vaillant et Hélène, j’irai éteindre les télés de ceux qui se sont endormis.

Puis, moi aussi, je relirai Mal de pierres avant d’écrire sur le cahier bleu, que je n’ai pas touché depuis des semaines à cause de la canicule.

18

1933, avant l’été

Ce matin, Étienne a joué Air et des préludes de Bach pour un mariage. C’est la première fois qu’il jouait dans l’église de Clermain.

Comme d’habitude, Lucien a guidé son père jusqu’à l’orgue en lui tenant le bras gauche.

Lucien a fermé les yeux et a écouté Étienne jouer. Il a toujours associé les notes de musique aux couleurs des roses de son jardin. Même avant le départ de sa mère. Il n’a pas rouvert les yeux pour observer les mariés et leurs convives agglutinés sur les bancs de l’église. Il évite toujours de regarder ce qu’il se passe autour de lui. Il préfère ressentir.

À la maison, il n’allume toujours pas la lumière du plafonnier. Il vit dans l’obscurité et fait en sorte qu’Étienne ne s’en aperçoive pas.

Bien qu’il ait vingt-deux ans et que sa vue soit parfaite, il ne parvient pas à se résoudre à l’idée qu’il ne deviendra pas aveugle. Il se dit que sa maladie a juste pris du retard.

Après la cérémonie, Étienne et Lucien prennent place autour de la grande table qu’on a dressée sur la place de l’Église.

Lucien adore les mariages pour deux raisons : son père et lui partagent souvent les repas de noces, et il peut rester seul parmi les autres adultes. Il n’a plus besoin de son fils.

Lucien écoute le bruit que font les gens autour de lui. Il les entend se soûler et rire. Il entend Étienne faire comme les autres. Il dévore gaiement tout ce qu’on lui sert en vérifiant de temps en temps que le livre en braille qu’il a glissé dans sa poche est à sa place. Il se les procure toujours en cachette de son père.

Près de lui, une grosse femme essaie de lui faire la conversation, mais Lucien n’aime pas trop parler. Quand il est seul avec Étienne, il parle déjà pour deux : Attention à la marche, sur ta droite, non, un peu sur ta gauche, le ciel s’assombrit, il y a une grosse fuite d’eau à cet endroit, il faut repeindre cette porte, les mauvaises herbes envahissent les pierres, madame Chaussin est en train de passer devant la palissade, ton verre est rempli, ne touche pas c’est très chaud, tes chemises blanches sont rangées sur les étagères de gauche, le pain est coupé en tranches, cette pomme est véreuse, ton élève entre dans le jardin, attention, ça va faire du bruit. Alors Lucien sourit poliment à sa voisine, hoche la tête sans l’écouter et puis c’est tout.

Il ne se mariera jamais. Jamais il ne passera d’alliance autour de l’annulaire d’une femme. Jamais il ne demandera à une femme de lui jurer fidélité. Pas après ce qui est arrivé à ses parents. Jamais personne ne viendra au banquet de sa noce. Son père le traite souvent d’anarchiste parce qu’il critique l’armée, les hommes politiques, la peine de mort, les curés et le mariage.

Parmi les convives qui mangent, boivent et rient, Lucien est le seul à entendre un bruit de tissu qui se déchire. Même Étienne n’y a pas prêté attention. Pour la première fois de la journée, Lucien lève les yeux et les dirige vers quelque chose de précis : la jeune mariée. Elle observe sa robe déchirée d’un air épouvanté, un homme se penche vers elle, elle l’esquive.