Lucien voit l’homme s’éloigner de la mariée, la mariée glisse quelques mots à l’oreille d’une femme en robe mauve qui part en courant en direction du village. La mariée file derrière l’église à vive allure, serrant sa robe contre elle. Personne, à part lui, n’a rien remarqué.
Quelques minutes plus tard, Lucien voit la femme en mauve revenir du village, accompagnée d’une jeune fille qui baisse les yeux, une mallette de couture à la main. Elles se dirigent toutes les deux derrière l’église.
Pour la première fois depuis que sa mère est partie, Lucien est traversé par une immense tristesse. Comme une violente mélancolie, un soir d’automne où le ciel serait bas, verrouillé, sans interstice pour laisser passer la lumière. Il réalise que quand il sera aveugle, il ne verra plus de jeunes filles baisser les yeux. Comment fera-t-il pour distinguer la grâce ? Même les provisions de couleurs qu’il fait en écoutant Jean-Sébastien Bach ne peuvent répondre à cette question.
Au moment où il sent les larmes monter, quelque chose lui tombe sur la tête. Il passe la main dans ses cheveux et observe le liquide blanc, visqueux et chaud qui brille sur ses doigts. Pas de doute, c’est une fiente d’oiseau. Il lève les yeux en direction du ciel, ne voit rien. Il quitte la table pour se rincer dans la fontaine située au centre de la place.
Il plonge la tête dans l’eau glacée, quand il la relève, il voit l’homme qui était en face de la mariée lorsque sa robe s’est déchirée : il fume une cigarette en l’observant.
– Vous êtes le frère de la mariée ?
– Non. Je suis le fils de l’organiste.
– L’aveugle ?
– Oui.
– Vous connaissez Angèle ?
– Qui ?
– Angèle, la mariée.
– Non.
– Je suis amoureux d’elle. Mais je ne suis pas son époux.
Lucien reste silencieux. Il se demande si sa mère était déjà amoureuse d’un autre homme quand elle a épousé son père. Il se demande comment l’amour s’attrape et s’il peut s’attraper à plusieurs. Il a déjà couché avec des prostituées mais à part des roses, des livres et de la musique, il n’est jamais tombé amoureux. Il a lu beaucoup de livres sur le sujet, le dernier, Les Fiançailles de M. Hire, il l’a dévoré. Il regarde l’homme s’éloigner vers le village.
En se dirigeant vers l’église, Lucien croise la mariée. Le soleil est très chaud. Lucien pénètre dans la fraîcheur de l’église. Il s’installe dans la pénombre du confessionnal et ouvre son livre. Il ne risque pas d’être dérangé par le curé qui lui aussi a rejoint le banquet et la valse. Ce n’est pas jour à se confesser. Lucien débute sa lecture du bout des doigts :
« Dieu livre aux hommes ses volontés visibles dans les événements, texte obscur écrit dans une langue mystérieuse. Les hommes en font sur-le-champ des traductions, traductions hâtives, incorrectes, pleines de fautes, de lacunes et de contresens. Bien peu d’esprits comprennent la langue divine. »
Lucien s’assoupit très vite, au rythme d’un murmure qu’il perçoit. Il se retrouve pieds nus au bord de la mer. La lumière est belle. Le soleil est haut perché. Le bleu de l’eau scintille sous des gréements. Une jeune fille marche à ses côtés en lui tenant la main. Elle lui sourit. Il se sent bien. Il n’a plus peur du noir. La jeune fille baisse les yeux, il n’a plus peur de ne pas la voir.
De temps en temps, ses doigts fins caressent la paume de sa main. Autour d’eux, des enfants s’amusent, plus loin, d’autres se baignent. Ils ont presque atteint l’eau, encore quelques pas. Le murmure se rapproche, c’est le murmure des vagues, une musique que le père de Lucien n’a jamais jouée dans les églises.
Lucien se réveille. Il se réveille dans le noir du confessionnal. La jeune fille s’est envolée. Son livre est tombé par terre. Il ferme à nouveau les yeux. Il faut qu’il retourne dans ce rêve. Mais ça ne marche pas. On ne peut pas se replonger dans un rêve comme dans un recueil. Et puis, il y a ce souffle, dans l’église. Au début, il croit que c’est un insecte, un bruit d’ailes qui se heurtent aux vitraux. Mais il s’agit d’un murmure. Le murmure des vagues, le murmure du rêve. Quelqu’un murmure. Lucien pousse la porte du confessionnal et aperçoit une ombre agenouillée à quelques mètres de lui.
Il s’approche. Il s’approche de l’ombre comme il s’approchait de la mer dans son rêve. Et plus il s’approche, plus il distingue les mots du murmure :
– LIRE. MOI. LIRE. MOI. À LIRE. APPRENDS-MOI À LIRE. APPRENDS-MOI À LIRE.
Lucien est juste derrière la suppliante. Elle se retourne, le fixe longuement. C’est la jeune fille du rêve. Celle qui baissait les yeux à côté de la femme en mauve tout à l’heure. Son visage est en partie éclairé par trois cierges, dont un est presque entièrement consumé. Elle ressemble un peu à une des filles du bordel d’Autun. Lucien ne sait pas pourquoi il pense à cette fille, là, maintenant. Dans une église, il pense au bordel d’Autun situé dans une maison dont l’extérieur ressemble à n’importe quelle maison. Il y a même des fleurs aux fenêtres. Là-bas, il ne ferme pas les yeux, il observe le corps des filles. Comme il contemple la fille à genoux devant lui.
Il n’ose pas la regarder dans les yeux. Comme s’il avait peur de se brûler. Il la regarde dans les mains. Les mains qu’elle a jointes.
– Pourquoi tu demandes à des cierges de t’apprendre à lire ?
19
– Comment ça va aujourd’hui, monsieur Girardot ?
– Ma femme est morte.
– Ça fait longtemps maintenant.
– Vous savez, quand on a perdu la personne qu’on aimait le plus au monde, on la perd tous les jours.
– Comment ça va aujourd’hui, monsieur Duclos ?
– Ta gueule connasse.
– Ben dites donc, vous y allez fort ce matin.
– Comment voulez-vous que ça aille ?
– Comme une fin d’été.
– Pov’ conne.
– Ça m’arrive, oui. Allez, on se lève.
– Mais qu’est-ce que vous foutez ?
– Il faut qu’on fasse votre toilette, monsieur Duclos.
– Allez vous faire foutre.
– Ah, ça ne me déplairait pas.
– Espèce d’enculée.
– Entendu, je vais voir si c’est possible.
– Comment ça va aujourd’hui, madame Bertrand ?
– Annie vient de mourir.
– Ah. Qui est Annie ?
– C’était ma copine. Quand elle arrivait chez moi, elle disait, Sers-moi une p’tite bière. Vous croyez qu’y a un bistrot chez le bon Dieu ?
– Si y a un paradis, y a forcément un bistrot.
– Comment ça va aujourd’hui, mademoiselle Adèle ?
– Bien. Ma petite-fille va m’apporter des beignets.
– Vous en avez de la chance d’avoir une petite-fille qui vient vous voir presque tous les jours.