– Vraiment ?
– Vraiment.
Silence.
– Est-ce qu’on y croise les personnages du livre ? je demande.
Il me regarde.
– Tous les jours.
Je le regarde.
– Même le Rescapé ?
– Surtout le Rescapé.
Il prend le roman dans ses mains et le repose aussitôt. Puis il se lève.
– Je suis en retard, il faut que je parte si je ne veux pas rater le dernier train. Hélène ne m’a pas dit un mot aujourd’hui.
Je regarde Hélène. Je pense à la maison en Sardaigne et je réponds :
– La prochaine fois.
Et lui, tristement, il me dit :
– Oui. Peut-être. Au revoir.
– Au revoir.
Quand il sort d’une pièce, il y a toujours un peu d’ombre qui se pose. Il ne me demande jamais si j’ai commencé à écrire pour lui.
Hélène tourne la tête vers moi et me sourit.
– Alors ma belle Hélène, c’est le monde du silence aujourd’hui ?
– Lucien m’a non épousée le 19 janvier 1934 à Milly, son village. Il y avait beaucoup de neige ce jour-là. Il a fait exprès de choisir le jour le plus froid de l’hiver pour que personne ne puisse venir… Justine ?
– Oui ?
Je m’approche d’elle et lui prends la main.
– Tu sais pourquoi Lucien n’a jamais voulu m’épouser ?
– Parce que l’alliance encercle le seul doigt qui possède une veine allant vers le cœur.
Elle se met à rire comme une petite fille.
– L’annulaire gauche.
Je m’assieds près d’elle. Elle reprend son monologue :
– On a déguisé la maison du père Louis en mairie. C’était une grande maison carrée à trois étages, juste en face de la gare. Avec une échelle, Lucien a accroché un drapeau bleu blanc rouge sur la gouttière et un grand écriteau « MAIRIE » au-dessus de la porte d’entrée. Mes parents qui n’avaient jamais mis les pieds à Milly n’y ont vu que du feu. Et puis, cette neige recouvrait tout.
» Il n’y avait personne dans les rues. On attendait mes parents devant la fausse mairie quand ils sont sortis de la gare. Je portais une robe blanche très simple, sans dentelle.
» On a dit à mes parents qu’on se marierait à l’église plus tard, aux beaux jours, et que j’ajouterais de la dentelle et un voile de tulle à ce moment-là. Ma mère était déçue que la fille unique des tailleurs de Clermain ait une robe aussi simple le jour de son mariage. Lucien, lui, arborait fièrement son premier costume en flanelle bleu marine. Il avait beaucoup maigri, j’avais dû faire des retouches.
» Quand il a pris mon bras et que nous sommes entrés dans la fausse mairie, ses yeux m’ont embrassée. Ce jour-là, ce n’est pas ma main que je lui ai donnée, ce sont les deux : je commençais à lire le braille toute seule, sans son aide. Je lui devais tout… Justine ?
– Oui.
– Tu sais ce que ça veut dire, tout devoir à quelqu’un ?
– Je sais ce que ça veut dire, mais je n’ai jamais rencontré quelqu’un à qui je pourrais tout devoir.
Silence.
– Au rez-de-chaussée de la maison, le père Louis avait dégagé les meubles et mis un grand bureau et quelques chaises. Lucien avait accroché de faux arrêtés municipaux aux murs, et sur une porte verrouillée, il avait inscrit « État civil ». Le père Louis a adoré jouer au maire. Il a pris son rôle très au sérieux sans vraiment comprendre pourquoi Lucien dépensait une telle énergie pour ne pas m’épouser. Lucien a eu beau lui expliquer que le mariage empêchait le sang de circuler jusqu’au cœur et qu’il rendait les hommes et les femmes esclaves de promesses impossibles à tenir, il n’a jamais compris.
» Le père Louis était un homme corpulent, à la voix grave. Son écharpe tricolore sur le buste, il nous a lu le Code civil du mariage. Article 212, les époux se doivent mutuellement fidélité, secours. Article 213, les époux assurent ensemble la direction morale et matérielle de la famille, ils pourvoient à l’éducation des enfants et préparent leur avenir.
» Mes parents sont repartis après la cérémonie pour ne pas être surpris par la nuit qui tombait très tôt à cette période de l’année.
Elle se tait.
– Hélène ?
– Oui.
– Pourquoi vous n’avez pas dit un mot à Roman aujourd’hui ?
Elle lève les épaules en signe d’ignorance. Puis elle ouvre la bouche une dernière fois avant de retourner sur sa plage :
– Après l’échange des baisers, Baudelaire, notre faux témoin, a récité un poème :
24
En 1935, Lucien et Hélène achètent le café du père Louis qui le leur cède pour une bouchée de pain. Ils n’en changent pas le nom. Se disant que ça ne sert à rien puisque c’est ainsi qu’il s’est toujours appelé. Changer le nom de ce café, ce serait comme rebaptiser un vieil homme qui a ses habitudes. Ils repeignent les murs, voilà tout.
La salle de café est lumineuse, on y accède par une porte en bois vitrée dont le verre dépoli est teinté de rouge, de bleu et de vert. Deux grandes fenêtres donnent sur une rue et une autre sur la place de l’église romane. Le sol est fait de planches en bois sombre. Quatre colonnes recouvertes de miroirs renvoient des images en kaléidoscope des clients accoudés au bar en zinc.
Derrière le comptoir, une petite remise aveugle sert de débarras. À droite, quatre marches conduisent à une pièce qui fait office de cuisine et de salle de bains parce qu’il y a un évier, un fourneau, une table et deux chaises.
Depuis cette pièce, une échelle de meunier mène à un étage où une chambre est sommairement aménagée.
Hélène apprend par cœur le nom des alcools à servir. Comme elle ne peut pas se référer aux noms écrits sur les bouteilles, elle se repère aux dessins sur les étiquettes, à la couleur des liquides et à la forme des bouteilles.
Au début, ce sont les clients qui lui expliquent dans quel verre servir le Byrrh violet, le Saint-Raphaël, l’Amer Cabotin, l’Eau d’Arquebuse, le Dubonnet, la gentiane, le vermouth, le cherry, le pastis Olive, la Malvoisie Saint-André.
Aucun client ne triche avec les quantités, le prix à payer ou la contenance des verres. On compte même de nouveaux consommateurs de limonade et d’orangeade parmi les habitués et les piliers de bar, la couleur des yeux d’Hélène attirant la jeunesse du village comme de l’absinthe.
25
En général, nos anciens puent. Ils n’aiment plus se laver. Comme s’ils se foutaient d’arriver cradingues au paradis.
Le matin, pendant la toilette, on se fait souvent engueuler. Et lorsqu’on fait remarquer aux indépendants qu’il faut prendre une douche, idem. On doit insister.
Hélène, elle, ne pue jamais. Elle sent le bébé.
La première fois que je me suis retrouvée seule avec elle c’était un soir de Noël. Ça faisait un mois que je travaillais aux Hortensias. J’étais de garde. L’infirmière m’avait dit de la surveiller parce qu’elle avait un peu de fièvre. Je suis montée relever sa température. Elle m’a pris la main. Ça m’a donné envie de chialer parce que personne n’avait jamais eu de geste aussi tendre avec moi. C’était quelque chose de maternel que je ne connaissais pas. Enfant, quand ma grand-mère me touchait, c’était toujours avec un gant de toilette.