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– Quel temps fait-il sur votre plage ? j’ai demandé.

– Beau. En ce moment c’est le mois d’août. Il y a du monde.

– N’oubliez pas de vous protéger du soleil.

– J’ai mon grand chapeau.

– C’est beau ce que vous voyez ?

– C’est la Méditerranée. C’est toujours beau la Méditerranée. Comment tu t’appelles ?

– Justine.

– Tu viens souvent ?

– Presque tous les jours.

– Tu veux que je te parle de Lucien ?

– Oui.

– Viens par ici. Colle ton oreille contre ma bouche.

Je me suis penchée contre elle. J’ai entendu ce que l’on entend à l’intérieur d’un coquillage : ce que l’on a envie d’entendre.

26

En 1936, ils ferment leur bistrot du 20 au 31 août, sur une grande pancarte Lucien écrit :

FERMÉ POUR CAUSE DE CONGÉS.

Même la mouette disparaît du toit.

Pendant onze jours, les hommes de Milly sont condamnés à boire seuls. À réparer une fuite d’eau, gratter la terre de leur jardin, couper du bois, graisser la poulie du puits, accompagner leur dame à la messe.

C’est la première fois que le café du village ferme depuis leur naissance. Même pour les anciens qui ne se souviennent plus de leur âge.

Quand Lucien et Hélène rouvrent leur commerce au matin du 1er septembre, Baudelaire trépigne devant la porte, un portrait de Janet Gaynor à la main qu’il a découpé dans un magazine. Il entre dans le bistrot avec sa nouvelle compagne comme s’il entrait dans une cathédrale pour l’épouser.

En ce jour de 1er septembre, tous les clients font un peu la tête, surtout à Hélène. C’est à elle qu’ils en veulent d’avoir fermé boutique. Les hommes sont silencieux, sauf lorsqu’ils exhibent le portrait de Janet Gaynor tour à tour, déclamant à Hélène que cette femme-là est la plus belle femme du monde. Qu’il y en a qui feraient bien de prendre modèle sur elle et de se coiffer un peu mieux. Hélène n’y prête pas attention et reprend ses habitudes, elle reprise les trous aux poches et aux coudes, ignorant sa rivale de papier glacé.

Le soir, alors que le café est fermé depuis plus d’une heure, Hélène retrouve le portrait de Janet Gaynor abandonné sur un coin du bar. Est-ce qu’elle sait lire… ? C’est la première chose que se demande Hélène en regardant le portrait. C’est toujours la première chose qu’elle se demande quand elle rencontre quelqu’un.

Elle a appris à lire à l’âge de seize ans. Elle a eu la sensation de naître quand elle a touché l’alphabet, d’apprendre à respirer. Ensuite, sont venus les mots, puis les phrases. La première phrase qu’elle a su lire, elle s’en souviendra toujours. Elle est extraite d’ Une vie, de Guy de Maupassant, un roman qu’Hélène a lu vingt fois, peut-être trente, depuis : « Toute petite, comme elle n’était point jolie ni turbulente, on ne l’embrassait guère ; et elle restait tranquille et douce dans les coins. »

Lorsque Hélène lit des phrases aussi sinistres que : « Alors l’humide et dur paysage qui l’entourait, avec la chute lugubre des feuilles, et les nuages gris entraînés par le vent, l’enveloppa d’une telle épaisseur de désolation qu’elle rentra pour ne point sangloter », elle exulte. Aucune lecture ne peut l’attrister. Chaque mot est une gorgée de chaleur qui l’enivre joyeusement. Avant la lecture, Hélène ressemblait à Jeanne, l’héroïne de Maupassant, enfermée dans un couvent.

Hélène avait toujours le sentiment de rester à la surface des choses, des gens. En lisant, elle croque dans un fruit qu’elle a convoité pendant des années et sent enfin son nectar sucré couler dans sa bouche, sa gorge, sur ses lèvres, ses doigts.

Avant la lecture, sa vie se résumait à des gestes quotidiens, habituels, qui la plongeaient dans un profond sommeil à la fin de la journée, comme un cheval de trait abruti de fatigue. Maintenant, ses nuits sont peuplées de rêves, de personnages, de musique, de paysages, de sensations.

Hélène observe Janet Gaynor, son beau regard songeur, provocant et lointain. Ses sourcils parfaits, sa bouche parfaite, ses cheveux parfaits, son cou dénudé. Hélène n’ose pas la jeter. Elle la coince entre deux bouteilles de Malvoisie Saint-André.

Plus tard, la photo de Janet Gaynor a été collée, punaisée, scotchée entre les bouteilles de limonade et les verres à pied derrière le comptoir. Presque toujours à la même place pendant des années. Elle a fini accrochée au percolateur qui a été livré après la guerre avec les bouteilles de Coca-Cola. À chaque fois qu’une boisson chaude coulait, Baudelaire disait que la vapeur d’eau décoiffait un peu Janet.

27

L’automne approche. Ce matin, je suis passée au cimetière avant d’aller au travail. J’aime y aller depuis que je n’y suis plus obligée.

Les feuilles mortes recouvraient les dates sur la tombe. Un jour, je serai plus vieille que mes parents. Eux, ils auront toujours trente ans. Je me demande ce que je ferai quand j’aurai trente ans. Est-ce que je serai mariée ? Est-ce que j’aurai des enfants ? Est-ce que Jules aura une bonne situation ? Est-ce que je serai allée sur l’île de Muravera ? Est-ce qu’Hélène sera toujours là ? Est-ce que j’aurai rencontré mon Lucien à moi ? Est-ce que mémé récurera toujours son salon deux fois par jour en écoutant la radio ?

Je n’aimerais pas savoir. Parfois, Jo me propose une consultation de voyance, elle dit que c’est pour rigoler mais moi je lui réponds toujours que l’avenir, c’est pas pour rigoler. Surtout quand on a vingt et un ans.

Je ne vais jamais aux enterrements des résidents. Je m’occupe d’eux pendant la vie, mais je m’arrête sur le pas de la porte quand ils passent de « l’autre côté ».

Tout à l’heure, Rose est venue avec Roman. C’est la première fois qu’ils viennent ensemble.

En surface, Hélène n’a pas bougé, pas ouvert les yeux, pas dit un mot.

Roman est venu me demander un deuxième vase pour les hortensias de Rose parce que l’autre était occupé par les roses blanches qu’il avait apportées.

Dans l’office, j’ai trouvé un de nos vases trop moches qui doivent avoir mon âge. Il a murmuré :

– Vous avez commencé à écrire ?

– Oui.

Mon « oui » l’a fait sourire. Je n’ai vu que de la douceur sur ses lèvres.

Je lui ai tendu le vase en me disant que le bleu de ses yeux ferait un beau bouquet. Même dans un vase aussi moche. Je sais que je radote mais je jure que je ne peux pas faire autrement.

– Merci.

Je ne l’ai pas revu depuis.

Cet après-midi, Je-ne-me-rappelle-plus-comment m’a téléphoné deux fois. La première fois, je n’ai pas répondu, la seconde fois, non plus. J’ai dormi chez lui la nuit dernière.

Avec lui, je continue à passer du coq à l’âne. Du froid au chaud. L’espace d’un instant, j’ai envie de l’embrasser et trois secondes après, quand il me colle trop ou qu’il enfile un pull à col roulé immonde, tous les prétextes sont bons pour le jeter par la fenêtre.

J’ai toujours été comme ça. Je rêve d’amour, mais dès qu’on me l’offre, ça m’horripile. Je deviens méchante et odieuse. Je-ne-me-rappelle-plus-comment est très tendre et je ne sais pas si c’est parce que la vie ne m’a pas fait de cadeaux, mais je crois que j’ai besoin d’un amoureux qui gratte comme du papier de verre dans les encoignures.