Pour Simon, Lucien était un intellectuel transformé en garçon de café par amour. Ce grand jeune homme aurait pu enseigner plutôt que servir des verres de vin toute la journée. Mais il avait fait le choix de n’avoir qu’une seule élève, Hélène.
Dès qu’Hélène s’était penchée sur Simon pour faire des points de croix sur son pull bouffé par les mites, il avait compris l’abnégation de Lucien.
29
– Nom. Prénom.
– Neige. Justine.
Il inscrit ça sur son ordinateur. Il tape avec deux doigts. Je ne savais pas que les gens qui tapent avec deux doigts existaient encore. Je pensais que les derniers avaient disparu à la fin des années quatre-vingt.
– Date de naissance ?
– 22 octobre 1992.
– Depuis quand travaillez-vous aux Hortensias ?
– Trois ans.
– Fonction ?
– Aide-soignante.
Il arrête de taper et m’observe attentivement.
– Neige… Votre nom me dit quelque chose… Que font vos parents ?
– Ils sont morts dans un accident de voiture.
– Dans la région ?
– Sur la nationale, à la sortie de Milly en direction de Mâcon.
– En quelle année ?
– 1996.
Il se lève brusquement et fait cogner sa chaise à roulettes contre des étagères en fer.
– Neige. Mais bien sûr, Neige. L’accident de la route. Je suis allé sur les lieux ce jour-là… L’adjudant Bonneton a même fait ouvrir une enquête.
Trop d’informations pour une seule phrase. Starsky a vu mes parents. Morts. Et l’adjudant Truc a ouvert une enquête. Une enquête pour quoi faire ?
– Une enquête ?
– Oui. Quelque chose clochait sur les circonstances de l’accident…
– Les circonstances ? Vous devez confondre. Mes parents ont glissé sur une plaque de verglas.
– Peut-être.
J’insiste :
– C’est marqué dans le journal.
Il me regarde, reprend sa chaise, se rassied et appuie sur la touche « enter » de son clavier.
– Bon. Revenons à nos moutons. Nos vieux moutons ! Avez-vous la moindre idée de l’identité de la personne qui passe ces coups de téléphone aux familles ?
– Non.
– Pourtant, ces dernières semaines, ces appels anonymes ont redoublé. Vous n’avez rien remarqué d’anormal sur votre lieu de travail ?
– Mes grands-parents… ils savent ? Que vous avez ouvert une enquête après l’accident ?
– Comment ils s’appellent, vos grands-parents ?
Il a les yeux d’une sauterelle. Les vertes qui entrent dans les maisons pendant l’été et vous piquent atrocement si vous les prenez dans les mains. Je crois même que ce sont elles qui dézinguent leur mâle après le coït.
– Neige. Armand et Eugénie Neige.
– Je ne pense pas. C’est resté en interne.
– Et alors ?
– Alors quoi ?
– L’enquête ? Qu’est-ce que ça a donné ?
– Rien. On a fermé le dossier. Mais vous, en revanche, aux Hortensias, j’ai appris que vous faisiez beaucoup d’heures supplémentaires.
Il m’observe avec mépris. Comme si tout à coup je sentais mauvais. Je pense qu’il a plus d’indulgence pour les braqueurs de banques que pour les employées qui font des heures supplémentaires non rémunérées.
– C’est parce que je suis bien là-bas… Et ce dossier… sur ma famille, vous pourriez me le montrer ?
Il renifle un grand coup avant de me lancer, comme dans une mauvaise série policière tchèque ou allemande :
– Si vous me trouvez le corbeau des Hortensias.
En sortant du bureau des agents de ville, je vais directement aux Hortensias sans repasser par chez moi. Je veux voir Hélène. J’ai besoin de l’embrasser. De la respirer. Après, je me sens toujours mieux. Comme à la fin d’une longue marche.
Je fonce aux vestiaires pour me changer. Je prends mon service à 17 heures parce que j’ai encore accepté d’intervertir mes horaires avec Maria.
Devant la porte 12, j’entends madame Dreyfus qui m’appelle. Elle veut des nouvelles du gros chat, un énorme matou sauvage qu’elle nourrissait avant de rentrer ici. Trois fois par semaine, je vais remplir sa gamelle de croquettes. Je lui promets que demain, je le prendrai en photo avec mon Polaroïd.
Je-ne-me-rappelle-plus-comment me téléphone à ce moment-là. On dirait qu’il fait exprès de ne jamais prononcer son prénom. Il dit toujours : C’est moi.
Je suis de nuit, je ne peux pas « le voir » ce soir. Pas grave, me répond-il, je viendrai te chercher demain matin. – Mais je termine à 6 heures. – Pas grave, je t’attendrai devant Les Hortensias à 6 h 05.
J’ai envie de répondre d’accord parce que ce serait la première fois qu’une personne de moins de quatre-vingts ans m’attendrait quelque part. Mais je lui réponds que non. Quand je sors de mes nuits de garde, j’ai besoin de rentrer chez moi. Seule.
30
Annette est née à Stockholm en 1965. Jules a gardé son passeport. Sur la photo, elle ressemble à la chanteuse blonde du groupe ABBA, Agnetha. C’est sûrement pour cette raison que ma mère, qui s’appelait Sandrine, l’a choisie comme correspondante au collège en 1977. Ma mère avait pris l’option suédois parce qu’elle était fan du groupe. Ce qui peut paraître étrange puisqu’ils chantaient en anglais. Quant à Annette, elle voulait une correspondante française, parce que c’est en France qu’il y a la plus grande surface de vitraux (90 000 m2) et qu’elle voulait devenir maître verrier.
Jules a gardé toute leur correspondance. Elles se sont écrit en anglais pendant sept ans. Au début, elles se racontaient comment était leur chambre, ce qu’elles aimaient manger, faire, combien d’enfants elles auraient plus tard, décrivaient leur chat et leur poisson rouge. À chaque voyage, elles s’envoyaient des cartes postales.
Normalement, elles auraient dû arrêter de correspondre assez vite parce que, au collège, on a autre chose à faire que d’écrire des lettres en anglais à une fille qu’on ne connaît pas. Mais elles n’ont pas été normales. Elles ont commencé leur correspondance en 1977 et se sont rencontrées en 1980. Ensuite, elles se sont revues chaque année. Jusqu’à ce qu’elles meurent ensemble.
Avec les années, les lettres deviennent de plus en plus personnelles. Elles y parlent de leur famille, de leurs amours, leurs joies, leurs déceptions, leurs envies. Elles s’envoient des photographies, la plupart sont des Polaroïds, que Jules et moi-même avons partagées. Il y en a même certaines qu’on a découpées en deux pour avoir la partie qui nous intéressait.
Grâce à Annette, j’ai appris des choses sur ma mère que personne n’aurait pu me raconter. Comme son enfance passée dans la loge d’un immeuble de la rue du Faubourg-Saint-Denis où sa mère était concierge. Elle n’a jamais connu son père. Dans ses lettres, elle raconte la vie dans l’immeuble, les locataires, les propriétaires, l’espace exigu où elle dansait en écoutant ABBA, Gimme ! Gimme ! Gimme !, le Michael Zager Band, Let’s All Chant, les Korgies, Everybody’s Got to Learn Sometimes, Visage, Fade to Grey.
Ma mère a toujours adoré la musique, toutes les musiques. Quand elle a rencontré mon père qui projetait de devenir disquaire, c’est normal qu’elle soit tombée amoureuse de lui.