Elle faisait partie d’une troupe de théâtre appelée Plume Paradis. Je pense qu’elle était drôle et d’une nature joyeuse parce que sur les photos, elle se marre toujours un peu plus que les autres. Elle était brune, les cheveux mi-longs, petite, un peu boulotte, avec un sourire d’actrice de cinéma américaine.
En 1983, l’année de leurs dix-huit ans, Annette et Sandrine sont parties camper dans la région de Cassis. Elles ont planté leur tente dans un camping situé près d’une calanque à vingt minutes du port. Elles nageaient toute la journée et dévoraient des beignets aux pommes.
Jules a un petit journal appartenant à Annette dans lequel elle a écrit plein de phrases en suédois qu’on a traduites grâce à Internet. Ça fait des phrases comme :
– La lumière est blanche.
– C’est comme si quelqu’un avait frotté les maisons à l’eau de Javel – il n’y a jamais de flaques.
– Ça sent bon.
– On sèche sans serviette.
– Il y a du sucre sur les beignets.
– Les insectes chantent.
– J’avais jamais attrapé de coups de soleil, c’est comme une gifle qui dure longtemps.
Six jours plus tard, en achetant une glace sur le port, elles rencontrent Alain et Christian Neige.
Sur le journal d’Annette, on peut lire :
– J’ai tout de suite fait la différence entre les deux garçons, il y en a un qui me regarde tout le temps et l’autre pas.
– Ils repartent demain.
– Ils repartent après-demain.
– Ils repartent la semaine prochaine.
– Ils restent avec nous jusqu’à la fin des vacances.
L’année suivante, Sandrine et Annette ont retrouvé Christian et Alain à Lyon pour passer l’été avec eux. À la gare de Lyon-Perrache, les jumeaux les attendaient avec une 2CV verte décapotable. Ce qui les a fait beaucoup rire.
Ils s’étaient revus depuis Cassis, mais pas ensemble.
Alain était allé deux fois à Stockholm, dans la famille d’Annette. Christian, rue du Faubourg-Saint-Denis, de nombreuses fois.
Après sa deuxième visite à Stockholm, Alain avait demandé la main d’Annette, ce qu’elle avait trouvé très romantique mais un tantinet précipité. Et puis, elle n’avait que dix-neuf ans.
De toute façon, Annette avait choisi de faire ses études de vitrailliste en France. Elle avait trouvé un maître d’apprentissage dans la région de Mâcon. Ce n’était qu’à 100 kilomètres de Lyon. Alors, Sandrine avait décidé elle aussi de partir s’installer à Lyon avec Christian. Ils n’auraient qu’à se trouver un appartement pour quatre.
Les jumeaux, tous les deux en fac de musicologie à Lyon, s’étaient mis en tête de devenir disquaires et compositeurs. Christian dénicherait les disques rares et Alain composerait des morceaux en plus de leur activité.
Depuis Lyon, ils ont mis trois jours pour remonter vers Milly à bord de leur 2CV, alors qu’à peine 170 kilomètres séparent la grande ville du village. À chaque fois qu’elle apercevait une église, Annette criait : STOP !
Pendant qu’Annette observait chaque vitrail et le prenait en photo, les trois autres buvaient des coups en terrasse.
Des dizaines d’églises plus tard, quand la voiture s’est enfin garée devant le portail, on était au mois de juillet, le 14 exactement. Des gamins jouaient avec des pétards sur les trottoirs.
À la radio, le tube de Bronski Beat Smalltown Boy passait en boucle.
Le père de mon voisin magicien m’a raconté qu’ils étaient beaux à voir. Mais que le plus beau, c’étaient les cheveux blonds d’Annette. Et son visage aussi. Il n’avait jamais vu une aussi jolie fille en vrai. Pour lui, ça n’avait toujours été réservé qu’à ses magazines de télévision. Quand j’étais petite, ce même voisin m’a dit, Elle était bien roulée, ta tante. Je ne savais pas ce que ça signifiait « bien roulée ». J’ai pensé au gâteau que fait mémé. Qu’il voulait dire que ma tante ressemblait à un roulé à la fraise.
Ils sont donc descendus de la 2CV tous les quatre en chantant : Run away, turn away, run away, turn away, run away en imitant la voix de Jimmy Somerville. Puis ils ont embrassé mémé. Enfin, pas exactement. Les jumeaux ont embrassé mémé et mémé a serré la main de Sandrine et Annette. Ensuite, ils se sont installés tous les quatre sous la tonnelle (c’est comme ça qu’on l’appelle : quatre bouts de bois et des canisses en osier accrochés dessus).
Sur la table en fonte, mémé a posé une bouteille de porto, des glaçons et six verres. Elle a dit qu’Armand n’allait pas tarder à rentrer.
Ce jour-là, mémé avait fait un couscous de la mer. Ce n’est pas un plat que l’on fait un 14 Juillet, mais les jumeaux avaient insisté.
31
– Bonjour madame Mignot, on a changé d’heure cette nuit. Il faut reculer votre réveil d’une heure.
– Vous savez, pour moi, ici c’est toujours la même heure.
32
Le dimanche le plus dingue que j’aie jamais connu depuis que je travaille ici. Jo et Maria non plus n’avaient jamais vu ça.
Même la retransmission de la messe en a pris un coup : à 11 heures, il n’y avait plus personne devant le grand écran de la salle télé.
Hier, il y a eu quinze appels téléphoniques entre 14 heures et 15 h 30 depuis la chambre de monsieur Paul. Et ils ne concernaient que les familles qui habitent à plus de 300 kilomètres. Parce que l’inconnu du téléphone est super bien organisé. En plus, d’après madame Le Camus, il ou elle utilise un modificateur de voix.
– Bonjour, ici Les Hortensias, maison de retraite à Milly, nous sommes au regret de vous apprendre le décès de… Merci de vous présenter à l’accueil demain matin avant 11 heures, heure du transfert du corps vers la chambre mortuaire située 3, rue de l’Église, à Milly. Toutes nos condoléances.
Pour les familles qui habitent tout près d’ici, les coups de fil ont été passés hier soir, après 23 heures. Pour que personne ne puisse débarquer avant ce matin.
J’étais de garde hier soir. Je suis passée voir monsieur Paul vers 22 heures, il était seul. Si Peter Falk était toujours de ce monde, je suis sûre qu’il réglerait ça en deux coups de cuillère à pot.
Madame Le Camus est sur les dents et Starsky et Hutch perquisitionnent les chambres des « victimes ». On se croirait dans une série américaine. Sauf que les flics sont moins sexy.
Toutes les familles ont décidé de porter plainte contre Les Hortensias. Et Les Hortensias portent plainte contre X. Est-ce qu’on a le droit de porter plainte contre X quand on est un oublié du dimanche ?
Mais ça a été le plus beau dimanche de mémoire de dimanche que j’aie connu : l’accueil, les couloirs, la salle des cartes et la salle vidéo étaient vides. Notre magicien est rentré chez lui avec sa ribambelle d’oiseaux, Chaplin est resté dans son DVD et Le Petit Bal perdu dans son micro.
Roman est venu voir Hélène. Je ne l’ai pas croisé, j’étais trop occupée à donner des nouvelles des vivants aux vivants.
Quand je suis passée embrasser Hélène avant de partir, il y avait encore son parfum sur elle. Alors je suis restée un peu. Je me suis assise à côté d’elle, et je lui ai lu des extraits de mon cahier :
Depuis le 4 octobre 1940, tout « ressortissant étranger de race juive » doit être interné. Simon ne quitte plus la cave du café. Hélène et Lucien ont fait croire aux clients qu’il était reparti du jour au lendemain sans laisser d’adresse.