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La commune de Milly est en zone occupée. La police française veille, fouille, perquisitionne. Des officiers allemands entrent dans le café, consomment et repartent. Quand ils entrent, c’est toujours Lucien qui les sert. Dès qu’ils poussent la porte, il donne l’alerte à Simon en lançant un coup de pied dans une trappe en acier dissimulée derrière le bar. Le moindre choc résonne jusqu’à la cave.

Simon se dissimule alors – non sans mal et à l’aide d’un marchepied – à l’intérieur d’un faux plafond fabriqué par le père du père Louis. Et il reste en suspension jusqu’à ce que Lucien vienne le délivrer. Il ne pourrait pas s’extraire seul de sa cachette. Une fois fermée, elle ne peut se déverrouiller que de l’extérieur.

Après avoir alerté Simon, c’est au tour d’Hélène. Pour la prévenir de rester en retrait, il existe deux codes : baisser le volume de la radio posée sur une étagère derrière le bar ou décrocher la photo de Janet Gaynor des étagères pour la coller sur la porte à l’entrée de la cuisine. Comme s’il fallait déplacer le portrait pour faire la poussière. Baisser le volume de la radio signifie : des Allemands boivent un verre. Déplacer Janet : police française, milice, Gestapo, inconnus douteux.

Le soir, quand le bistrot est fermé et que les chaises sont rangées sur les tables, Lucien et Hélène rejoignent Simon dans la cave. Ils dînent ensemble d’une soupe de topinambour et d’un morceau de pain gris en écoutant la radio.

Simon ne joue plus de violon. Il regarde l’instrument enfermé dans son étui comme si c’était une partie de lui qu’on avait mise dans un cercueil.

Lorsqu’il se fait tard, Lucien et Hélène rejoignent leur chambre. Lucien veut lui faire un enfant. Il rêve d’un enfant avec elle. Mais Hélène ne tombe pas enceinte, il lui dit que c’est parce qu’elle ne l’aime pas d’amour.

Hélène s’est endormie.

Fin de journée. Fin de dimanche.

Hélène s’est tirée sur sa plage, et moi, je vais rentrer dans l’ancienne chambre de mon père.

Dans les vestiaires, je vois que j’ai trois appels en absence de Je-ne-me-rappelle-plus-comment sur mon portable. Je ne lui téléphone jamais. S’il est au Paradis, c’est agréable. S’il n’y est pas, il n’y est pas.

Mais d’avoir vu ces faux orphelins défiler toute la sainte journée, ça m’a retourné quelque chose. C’est comme si le 15 août avait débarqué le jour de la Toussaint pour faire une surprise.

Je compose son numéro pour la première fois. Une sonnerie et il me dit, direct :

– Tu viens ?

– Il est tard, je suis crevée.

– Tu viens ?

– Je tiens plus sur mes jambes.

– Je les tiendrai pour toi. Tu viens ?

33

– Comment ça va, Hélène ?

– En 1943, j’ai dit à Lucien : Ne t’inquiète pas, nous n’avons pas d’ennemis. Il m’a répondu : Tant que je vivrai avec une femme aussi belle que toi, j’aurai un tas d’ennemis. Et le lendemain, il s’est fait arrêter.

Elle ferme les yeux.

– C’était il y a longtemps. Maintenant nous sommes en vacances.

En l’écoutant me raconter sa vie pour la centième fois, je passe la serpillière sur le sol de la chambre en essayant d’imaginer sa plage du jour.

Roman pousse notre porte. Il marche sur la pointe des pieds et évite les endroits mouillés. Panique à bord de moi, jambes en coton, idiote, cruche, gauche, coup de pied maladroit dans le seau, une flaque, je me penche pour éponger.

Je le regarde sous ma frange poser de la tendresse dans les cheveux d’Hélène. Je les regarde depuis ce monde, elle dans les limbes, lui dans la grâce.

– Je pars demain. Pour deux mois.

Il me lance ces mots, me vise en plein cœur.

Je bredouille :

– Deux mois ?

– Je vais faire des photos au Pérou.

– Au Pérou ?

– Sur les îles Ballestas. Je vais photographier des fous.

– Dans un asile ?

Il me regarde comme si j’étais la dernière des demeurées.

– Non… les oiseaux.

Si la honte tuait, je serais déjà morte et enterrée à côté de mes parents.

– Je photographie les oiseaux de mer du monde entier. Des goélands, cormorans, mouettes, albatros, fous, frégates.

Je reprends le nettoyage de la chambre. J’ai envie de lui dire qu’il n’a pas besoin de partir au bout du monde pour photographier des oiseaux de mer, qu’il y en a un sur le toit des Hortensias et que cet oiseau-là doit avoir de sacrées histoires à raconter, autre chose que ce que j’écris dans le cahier bleu. Mais je n’en fais rien. Nous avons tous deux vies, une vie où l’on dit ce que l’on pense et une autre où on la ferme. Une vie où les mots passent sous silence.

– Vous serez rentré pour Noël ?

Il sourit. Un sourire timide. Presque comme une grimace. Il baisse les yeux.

– Oui. Enfin j’espère. Et vous ? Vous serez là ?

– Moi, je suis toujours là.

– Vous ne vous ennuyez jamais ici ?

– Jamais.

– Mais ce n’est pas trop dur votre travail ?

– Si, c’est super-dur. Je n’ai que vingt et un ans. Mes collègues sont plus vieilles que moi. Elles ont toutes commencé plus tard. Ce métier c’est souvent un deuxième métier. À mon âge, ce n’est pas normal de voir des corps fatigués. Enfin, ce que je veux dire c’est que… c’est violent. Et puis, il y a la mort… Les jours d’enterrement, je ferme les fenêtres parce qu’on entend les cloches de l’église jusqu’ici…

– C’est quoi le plus dur ?

– Le plus dur, c’est d’entendre : Il ne se rappelle jamais mes visites alors je ne viens plus.

Silence.

– Pourquoi vous ne cherchez pas un autre travail ?

– Parce qu’il n’y a pas un seul travail où je pourrais entendre les histoires que me racontent les résidents d’ici.

– Je peux vous prendre en photo ?

– Je déteste ça…

– C’est normal. Les gens qui aiment se faire prendre en photo ne m’intéressent pas.

Il sort un énorme appareil photo de son sac et se cache derrière.

– Mais… je ne suis pas coiffée.

– Justine, si je peux me permettre, vous n’êtes jamais coiffée.

Il me dit ça comme s’il me connaissait depuis toujours. Jules pourrait dire ce genre de truc. Mais lui, au fond, je le connais depuis si peu de temps. Mais c’est vrai que mes cheveux résistent aux peignes, aux brosses, aux élastiques, aux barrettes. J’ai toujours l’air d’un chiffonnier. C’est mémé qui le dit. Il y a des filles qui ont toujours l’air de sortir de chez le coiffeur, moi c’est le contraire.

– Je n’ai pas eu de mère, je ne sais pas faire ces trucs de nattes et tout et tout.

– Pourquoi vous n’avez pas eu de mère ?

– Elle est partie quand j’avais quatre ans. Elle n’a pas eu le temps de m’apprendre à être une fille.

– Je vous trouve très bien.

Il aurait pu dire, je vous trouve très belle ou très jolie ou ce n’est pas grave ou vous me plaisez comme ça ou ça ira. Mais il a dit très bien. Très bien. Comme une appréciation sur une interrogation écrite.

– J’en…, j’enlève ma blouse ?

– Surtout pas. Parlez-moi.

– Moi aussi, j’ai, enfin, j’ai un appareil photo. Un Polaroïd. Je prends mon frère en photo et je l’accroche au-dessus du lit des résidents qui n’ont pas de famille. Parce qu’il est beau. Et que ça fait un fils parfait accroché au mur. Je prends des paysages aussi. Des animaux. Vous avez bientôt fini ? Mais c’est rare les résidents qui n’ont plus de famille. Vous avez fini ?