– J’arrête. Regardez, je range mon appareil.
Il dit ça comme s’il rangeait un flingue à l’intérieur de son sac.
Hélène se met à crier :
– Je viens avec vous ! Emmenez-moi avec vous !
Roman m’interroge du regard. Je baisse les yeux.
– Elle est en train de parler de l’arrestation de Lucien.
– Vous savez comment ça s’est passé ?
– Je vous l’écrirai. Je n’aime pas qu’Hélène entende.
34
Tu devrais mettre ton haut rouge, ça t’irait mieux, t’es mal coiffée aujourd’hui, range ta chambre, ne laisse pas traîner tes affaires, c’est toi qui m’as piqué mon rouge à lèvres, d’accord, ça va ma puce, aide-moi à débarrasser, tu viens avec moi au magasin, je passe te reprendre à 16 heures, tu me demandes mon avis, je te donne mon avis, j’ai pas le temps là, t’as fait tes devoirs, mais qu’est-ce que c’est que ça, t’as vu si c’est beau, tu n’iras pas, je t’ai acheté ça, fallait pas commencer, va mettre la table, non, non, non, bon d’accord mais une seule fois, ne rentre pas trop tard, pas de chocolat, pas de soda après 18 heures, tu ne pars pas sans prendre un petit déjeuner, mets ta veste il fait froid dehors, mais qu’est-ce que c’est que ce bordel, tu t’es brossé les dents, il serait peut-être temps de grandir, va prendre ta douche, ne t’inquiète pas, ce n’est pas grave, je t’aime, bonne nuit, qu’est-ce que t’es belle ce matin, j’adore ce truc sur toi, ton prof d’histoire-géo vient d’appeler, il est tard, va te coucher, mais si c’est important les maths, ça va mon amour, c’est qui ce garçon, je sais que tu n’aimes pas lire mais ça tu vas adorer, je te récupère à quelle heure, ils font quoi ses parents, éteins les lumières, ne marche pas pieds nus, on va aller voir un médecin, ne discute pas, viens faire un câlin, si tu n’obéis pas, j’appelle ton père.
Avoir une mère, même chiante, même dingue, même mère.
Je ne sais jamais si c’est bien. Si je suis bien. Si la note est juste.
Hier soir, j’ai dîné avec Je-ne-me-rappelle-plus-comment. Juste avant le restaurant, dans la salle de bains, quand je me préparais, j’aurais aimé piquer son rouge à lèvres à ma mère. Mémé n’a pas de rouge à lèvres. Sur l’étagère de la salle de bains, y a qu’une vieille bombe de laque Elnett, des gants de toilette et un pot de crème Nivea.
Je-ne-me-rappelle-plus-comment m’a donné rendez-vous dans un restaurant japonais. Il m’a à nouveau posé plein de questions pendant que je galérais à manger mes sushis avec des baguettes. Mes parents, mon frère, mes grands-parents, Les Hortensias, mes collègues, mon enfance, le collège, le lycée, mes derniers mecs.
Avec lui, pas de temps mort ni la peur de ressembler aux couples qui ne se disent rien à table, qui font semblant d’observer les luminaires ou le bouquet de fleurs imprimé sur leur serviette.
Puis il m’a dit que j’étais belle. Quand il a dit ça, il avait tellement l’air sincère que j’ai coupé court, surtout qu’il ne me plaît pas du tout. Enfin, pas vraiment. Personne ne me plaît vraiment. À part Roman.
– Il faut que je rentre, j’ai promis à ma mère de l’aider à faire un truc demain matin.
Il m’a dévisagée.
– Je croyais que ta mère était…
– Morte. Mais elle m’attend au cimetière. À 8 heures.
– Tu vis avec les vieux et les morts. T’es moderne comme fille…
– T’es ni vieux, ni mort.
– Mais tu ne vis pas encore avec moi.
– …
– …
– Il faut qu’on arrête de se voir.
– On se retrouve au Paradis demain soir ?
– Non. Demain soir, je suis de garde.
– Je te raccompagne ?
– Non. Je suis venue avec la 4 L de mon grand-père…
Dans la voiture, j’ai pensé à Je-ne-me-rappelle-plus-comment pour la première fois.
Je passe mon temps à interroger les résidents des Hortensias, mes parents dans leur tombe, mes grands-parents dans leur cuisine. Avec lui, c’est le contraire. C’est moi qui réponds aux questions.
Et quelque chose en moi n’arrive toujours pas à s’en débarrasser.
Je-ne-me-rappelle-plus-comment ressemble à ces airs agaçants qu’on fredonne toute la journée parce qu’ils ne nous sortent pas de la tête. Un jour, je me dis, c’est fini, je ne le verrai pas ce week-end, et quand il débarque sur la piste du Paradis, qu’il m’embrasse dans le cou, je n’arrive pas à lui dire, dégage.
Je ne suis pas rentrée tout de suite. Ils repassaient Amélie Poulain au cinéma. J’adore ce film, et j’ai un faible pour monsieur Dufayel… Encore un petit vieux.
La salle de cinéma était vide. Je me suis calée au premier rang, fauteuil du milieu, et je suis partie dans le monde d’Amélie en léchant un esquimau chocolat-fraise. Le bonheur.
35
Des coups de feu. C’est ce qui a dû la réveiller.
Il est à peine 5 heures du matin. Hélène sursaute. Elle entend le bruit des bottes. Puis elle entend son propre cœur faire plus de bruit que les bottes à l’étage en dessous. Lucien n’est plus dans le lit. Elle pense, la cave. Il est descendu à la cave comme d’habitude. Rien ne peut lui arriver puisqu’il n’y a pas de lumière. Lucien sait se diriger dans le noir depuis toujours.
Elle est nue. La veille au soir, ils ont lu tard. Elle attrape une robe. Elle se trompe d’un cran et boutonne lundi avec mardi. Elle descend, pieds nus.
Ils sont dans la cuisine en bas de l’escalier. Ils sont six. Deux portent un uniforme, deux sont habillés en civil et deux autres sont des gendarmes qu’Hélène n’a jamais vus. Ils sentent la sueur et le tabac. Ils la déshabillent froidement du regard. Il y en a un qui tient une arme à la main. Ils prononcent des mots qu’elle ne comprend pas.
Au même instant, quatre autres hommes, deux civils et deux officiers, remontent de la cave avec Lucien. Un filet de sang coule de sa bouche. Il est très pâle. Il la regarde. Elle le trouve maigre. Comme s’il était déjà parti depuis longtemps. Comme s’il avait manqué de tout depuis des années alors qu’elle vient de passer la nuit à ses côtés. Lucien lui crie :
– Ne descends pas, remonte dans la chambre !
Mais elle ne l’écoute pas, elle descend les escaliers à vive allure et lui répond : Je viens avec toi. Lucien dit non. C’est la première fois que Lucien lui dit non.
Puis elle s’adresse aux quatre hommes qui le maintiennent fermement :
– Je viens avec vous. Laissez-moi venir avec vous.
L’un des quatre se détache du groupe et lui met une gifle d’une violence inouïe. Hélène se cogne la tête contre la rampe de l’escalier et s’écroule, elle sent le goût du sang dans sa bouche, elle entend Lucien hurler. Elle entend des coups.
Hélène gît sur le sol. Elle aperçoit les pieds de Lucien s’éloigner. Juste ses pieds sans chaussures qui traînent par terre, comme accrochés aux jambes d’un pantin désarticulé. Elle n’a pas la force de se relever.
Elle sent des hurlements dans sa poitrine. Ceux qu’elle retient pour que Lucien ne les entende pas. Les deux gendarmes français qu’elle n’avait jamais vus redescendent à la cave.