Elle tente de s’agripper aux murs du couloir pour se relever, mais elle est prise d’un vertige. Avant que sa tête ne cogne à nouveau le sol, elle voit Simon. Un des gendarmes le tient par les bras et le deuxième par les pieds. Son crâne a explosé sous l’impact des balles. Il porte encore le pull gris qu’elle lui a tricoté au point de riz. Une maille à l’endroit, une maille à l’envers. Elle entend un des gendarmes dire, Où est-ce qu’on enterre les juifs ? Et l’autre répondre, J’sais pas si ça s’enterre.
À 5 heures et demie, le silence.
À 6 heures, Baudelaire la trouve allongée sur le sol du couloir et l’aide à se relever. Une maille à l’endroit, une maille à l’envers est la seule chose qu’elle parvient à lui dire.
Hélène et Baudelaire descendent à la cave et trouvent le violon et le chapeau de Simon par terre. Les quelques vêtements qu’elle lui avait confectionnés, brûlés. L’assiette vide de son repas de la veille est posée sur une cagette en bois. Ils ont dîné tous les trois dans la cave hier soir. Une soupe claire de navets et pommes de terre. Simon était toujours heureux de manger. Même quand c’était dégueulasse, Simon souriait.
Elle regarde l’empreinte de son corps sur le vieux matelas. Caresse ce qu’il reste de lui du revers de la main. Elle revoit le sang et la chair à la place de son sourire. Son sourire, une maille à l’endroit, une maille à l’envers. Elle s’allonge sur le lit, dans l’empreinte de Simon, pour offrir à sa mémoire ce qu’elle ne lui a jamais donné.
Avec les années, elle avait senti l’amour que Simon lui portait se transformer, grandir, comme grandit un enfant. L’enfant que Lucien et elle ne parvenaient pas à faire. L’amour de Simon était passé de l’enfance à l’adolescence, depuis quelques mois il était arrivé à maturité. Comme un adulte. Lucien s’en était aperçu, mais il avait eu l’élégance de ne rien dire. Des types qui regardaient Hélène amoureusement, il y en avait beaucoup de l’autre côté du comptoir.
Où ont-ils emporté le corps de Simon ? Pourquoi ne l’ont-ils pas arrêtée, elle ?
Pendant des jours, les habitants du village cherchent la trace de Lucien.
Ils ont quitté le village en camion le jour de l’arrestation. Hélène questionne, supplie, mais n’obtient pas de réponse. Elle va jusqu’à se rendre au QG allemand le plus proche de Milly à vélo. Un manoir que les Allemands ont réquisitionné, situé en rase campagne dans un lieu-dit du Breuil. Elle pédale pendant des heures. Elle parvient à rencontrer un gradé qui ne parle qu’un français approximatif. Il aboie que Lucien a été arrêté pour haute trahison, qu’il a caché un juif. Elle ne comprend pas les mots qu’il répète d’un ton menaçant : Royallieu, Royallieu.
Terrorisée, elle sent qu’elle doit partir, elle sent que Lucien n’est pas mort et qu’elle n’a plus qu’une chose à faire : rester en vie. Elle remonte sur son vélo et pédale en sens inverse jusqu’à son café. La nuit tombe. Elle met des heures pour rentrer, à chaque fois qu’elle entend un moteur, elle se cache dans le fossé pour ne pas être vue.
Quand elle arrive enfin, il doit être 3 ou 4 heures du matin. Le village est silencieux. Pourtant, elle entend quelqu’un parler, les dénoncer, elle, Lucien et Simon. Qui, parmi les clients ?
Elle s’est écorché les genoux dans les ronces. Elle saigne, mais elle n’a pas mal. Son pneu arrière a crevé. Elle pénètre dans son bistrot bleu nuit. Elle aère tout et reste assise à une table, attendant que l’odeur des hommes, de la sueur et du tabac, s’en aille. Elle repense aux mots de l’officier, « Royallieu ». Qu’est-ce que cela signifie ? Elle repense à Simon, personne ne sait où est son corps.
Dans le silence de son café que le vent traverse par toutes les issues entrouvertes, elle s’en aperçoit peu à peu. Puis, une évidence : la mouette n’est plus là. Hélène a tellement l’habitude de vivre avec elle, qu’elle ne s’en est même pas aperçue. Elle ne l’a pas entendue de la journée. Pas vue. Hélène ressort. L’église est plongée dans l’obscurité. Le ciel est noir. Le quartier de lune est caché derrière un gros nuage. Rien. Elle l’appelle, prend du recul et regarde le toit du café. Rien.
La mouette est partie. C’est la première fois depuis le jour de l’école. Elle a dû suivre Lucien.
Hélène réfléchit, tout va très vite. Tant qu’elle ne la reverra pas, c’est que Lucien sera vivant.
36
Je rentre dans la chambre de Jules. Il joue en ligne. Il ne m’entend pas, il a son casque sur la tête. Je le regarde dézinguer des officiers allemands. Enfin, je crois qu’ils sont allemands. Je finis par lui taper sur l’épaule. Il sursaute. Se retourne. Enlève son casque.
– Il faut que tu me fasses des recherches sur le Net.
– Tout de suite ?
– Je cherche une date. Tape, Kommando Dora. Kommando avec un K. Dora comme Dora l’exploratrice.
– Qu’est-ce que c’est que ça ?
– Une usine souterraine créée par les nazis. Leurs prisonniers fabriquaient des fusées.
Jules me regarde comme s’il n’avait pas compris.
– Pourquoi tu fais des recherches là-dessus ?
– Parce que je connais quelqu’un qui a été déporté là-bas en décembre 1943.
– Qui ?
– Tu connais pas. Il a fait partie du convoi de Compiègne en décembre 1943.
Jules ne cherchera rien sans que je lui donne des explications.
– Lucien Perrin, l’amoureux d’Hélène Hel, est resté dans un camp de transit qui s’appelait Royallieu. Ensuite, il a été déporté à Buchenwald.
Jules tape « Kommando Dora ». Nous voyons la liste des déportés et des déportations.
– 14 décembre 1943. Le convoi est arrivé deux jours après à (il a du mal à prononcer) Buchenwald.
– Oui. Et de Buchenwald, il a été immédiatement déporté dans l’usine souterraine de Dora.
Jules lit les lignes qui résument les conditions de vie là-bas. Jamais le ciel du jour.
Il y a du silence entre nous. La dernière fois qu’il y en a eu, du silence entre nous, c’est quand nos enceintes sont tombées en panne.
Tout à coup, on entend des détonations dans son casque audio. Celles de son jeu vidéo Faces of War.
– Lucien savait tout faire dans le noir. Il a sûrement mieux supporté l’obscurité que les autres prisonniers.
Jules ne semble pas me croire.
– Mais ces prisonniers… ils sont presque tous morts. Comment il aurait fait pour s’en sortir ?
37
S’il n’y avait pas eu de guerre, il aurait pissé tranquillement, il se serait rasé, il l’aurait réveillée en l’embrassant dans le cou, il aurait enfilé n’importe quelle chemise, il aurait ouvert son bistrot en soulevant légèrement la porte dont le bois a travaillé à cause de l’humidité, mis la radio, des chansons idiotes l’auraient fait siffloter, aujourd’hui on est dimanche, alors ils seraient partis se baigner dans la Saône.
Dans le camion qui l’emmène à Royallieu, il ne pense qu’à ce qu’il se serait passé s’il n’y avait pas eu cette guerre pour faire un croche-patte monstrueux à l’existence.
Quand la bâche en toile se relève de quelques centimètres, il aperçoit un morceau de route, de ciel, de mouette ou d’arbre. Et, comme un peintre, il redessine les jours tels qu’ils auraient pu être en rafistolant les dernières années.