Il n’y aurait pas eu de Simon qui aurait débarqué par la porte de derrière, il n’y aurait pas eu de Simon parrain et violoniste, il n’y aurait pas eu de vie à trois, sans un enfant pour enorgueillir les jours de Lucien. Dans la cave, il n’y aurait eu que des bouteilles rangées les unes sur les autres, du fromage de chèvre et du jambon cru, qu’il aurait découpé en grosses tranches, sans peur de manquer.
S’il n’y avait pas eu cette guerre, Simon n’aurait jamais regardé Hélène, il n’aurait jamais baissé les yeux en sa présence. Il n’aurait pas dormi dans la chambre de l’enfant à venir, ni fini sur un matelas dans la cave. Ils n’auraient pas dîné ensemble chaque soir, un an, deux ans puis trois. S’il n’y avait pas eu cette guerre, Hélène n’aurait pas passé des heures dans la cave quand les avions allemands survolaient Milly. S’il n’y avait pas eu cette guerre, elle n’aurait pas rouvert les yeux peu à peu pour regarder Simon jouer du violon pendant les bombardements. Elle serait restée assise sur un casier à bouteilles, droite comme un i, les paupières closes, les mains collées sur les oreilles à prier son Dieu de pacotille. S’il n’y avait pas eu cette guerre, elle n’aurait pas passé des heures à détailler les mains du violoniste, ses bras, son profil, son corps en mouvement. S’il n’y avait pas eu cette guerre, elle n’aurait pas tricoté ce pull, les mains serrant ses aiguilles. Ce pull que le musicien ne quittait plus et qu’il effleurait tout le temps du bout des doigts. S’il n’y avait pas eu cette guerre, elle n’aurait pas rapiécé pour lui les pantalons que Lucien ne portait plus.
S’il n’y avait pas eu cette guerre, Lucien n’aurait pas entendu des hommes frapper contre la porte du bistrot à 5 heures du matin, descendre directement à la cave et l’empoigner. Il n’aurait pas vu le désespoir dans les yeux de Simon quand ils ont ouvert la trappe et que son corps est tombé comme un sac de pommes de terre vide sur le sol tant il était maigre. Lucien ne les aurait pas vus le tabasser du bout de leurs godasses, puis l’abattre comme un chien. D’ailleurs, il n’avait jamais vu personne abattre le moindre chien. S’il n’y avait pas eu cette guerre, il n’y aurait pas eu ce matin qui laisse Hélène seule. Il ne serait pas descendu à la cave pour parler avec Simon.
Il ne l’aurait pas vu prier à la lumière d’une bougie, les yeux fermés, ses lèvres articulant des mots silencieux. Il ne se serait pas demandé ce qu’il racontait à Dieu. S’il lui parlait d’Hélène. Et Simon, sentant sa présence, n’aurait pas ouvert les yeux, ni souri. Et Lucien n’aurait pas détesté le sourire de Simon parce qu’il était la force et la beauté. Et qu’il attirait de plus en plus Hélène dans la cave. S’il n’y avait pas eu cette guerre, Lucien ne serait pas devenu cette espèce de connard qui laisse son verre se remplir d’alcool frelaté, la cervelle rongée par une jalousie non avouée, et qui raconte à Dominique Latronche, le Judas du village, que dans sa cave on peut cacher quelqu’un à l’intérieur d’une trappe construite par le père du père Louis trente ans plus tôt. Et de le répéter, le répéter, le répéter dans les yeux de Latronche qui lui ressert des verres et le fait répéter. S’il n’y avait pas eu cette guerre, Lucien ne serait pas assis dans ce camion, le corps couvert d’ecchymoses, le dégoût de lui-même et le désespoir en bandoulière, à penser que si la mouette survole son convoi de prisonniers, c’est qu’Hélène est amoureuse de lui.
38
Quand j’étais petite, j’habitais à Lyon dans un immeuble avec un vide-ordures. Je ne me rappelle que ça. J’ouvrais sa gueule noire et je balançais des sacs-poubelle dedans. J’entendais les sacs chuter contre les parois. Ce trou béant avait une haleine de chiottes et me terrorisait car j’étais sûre qu’un jour ou l’autre, la bête que nous nourrissions d’ordures m’aspirerait et m’emporterait.
Elle l’a fait. Un matin où je me suis réveillée chez mes grands-parents. Dans le jardin de pépé, il y avait du feu. Je suis descendue le rejoindre en pyjama. Les yeux de pépé étaient rouges et j’ai cru que c’était à cause de la fumée. Je lui ai dit : Mais pépé, pourquoi tu brûles ton jardin ? Il m’a répondu : En octoble, on blûle les mauvaises helbes. Avant de changer d’heule. C’est bientôt l’hivel, il faut aider le sol, ce feu c’est comme lui mettle un manteau, hiel tes palents ont eu un accident, Jules et toi, vous allez lester chez nous.
Il a dit ça dans un souffle. Je l’ai regardé et je me souviens si bien, si bien m’être dit, Tant mieux, comme ça, je ne retournerai pas à l’école.
Plus tard, j’ai su que ce n’était pas les mauvaises herbes qui brûlaient devant moi, mais les deux arbres fruitiers qu’il avait plantés le jour de la naissance de ses fils. Pépé les avait abattus, aspergés d’essence et brûlés dans son jardin.
Plus tard, Thierry Jacquet, un garçon de ma classe, m’a demandé ce que ça faisait d’avoir des parents morts, je lui ai répondu, Ça fait qu’on voit le feu d’octobre.
– Mémé ?
Je la réveille. Elle s’est assoupie pendant que je lui mettais ses bigoudis.
– Oui.
– Si Jules a son bac, il faut qu’on commence à lui chercher un appart à Paris dès le mois de juillet. Peut-être même avant.
– Sûrement.
– Après, il gérera ses sous tout seul. Je vais faire un virement sur votre compte et vous lui donnerez un chèque en lui disant que c’est l’héritage de l’oncle Alain.
– D’accord.
– Et il ne saura jamais que ça vient de moi.
– Si c’est ce que tu veux.
– Un peu mon neveu. Je me tuerais si mon frère me vouait une reconnaissance éternelle. Il a autre chose à foutre.
– Justine ! Ton vocabulaire.
– Mais quoi mon vocabulaire !!! C’est quoi le vocabulaire que tu emploies pour me mentir ?
J’ai crié si fort qu’elle lève sa tête pleine de bigoudis pour vérifier que c’est bien moi qui viens de parler, là, derrière elle. Moi qui n’ai jamais dit un mot plus haut que l’autre dans cette maison. Même le jour où je me suis pété la tête en tombant de vélo et que j’ai mis du sang partout dans la cuisine.
– Qu’est-ce qui te prend ?
– Il me prend que… Tu savais que les gendarmes avaient ouvert une enquête après l’accident de tes fils ?
Elle marque un temps. Elle a l’air stupéfaite. Normalement il y a interdiction de contrarier mémé à cause de sa maladie du suicide. Je ne sais pas si elle fait cette tête à cause de ma question ou si c’est parce que j’ose la contrarier. Elle parvient à articuler d’une voix blanche :
– Quoi ?
– Parfaitement ! Une enquête !
Pépé débarque, son Paris Match à la main.
– C’est quoi ces clis ? il demande en se foutant déjà de la réponse.
D’un geste de la main, mémé m’intime l’ordre de me taire. C’est comme ça depuis toujours : interdiction de parler de l’accident sous ce toit, ça fait trop souffrir pépé et mourir mémé sur ordonnance.
Et là, j’entends mémé mentir :
– C’est rien. C’est Justine qui me tire les cheveux, ça me fait mal.
– C’est pas vrai pépé, je ne lui tire pas les cheveux, j’étais en train de lui demander si elle savait que les gendarmes avaient ouvert une enquête après la mort de vos fils parce que les circonstances de l’accident n’étaient pas claires.