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Dans chacune des lettres que Claude envoie, Hélène glisse un portrait de Lucien dessiné au fusain parce qu’elle ne possède pas de photographie de lui qui ne soit floue ou prise de loin.

Sous chaque portrait, elle demande à Claude d’écrire :

Lucien PERRIN

Reconnaissez-vous cet homme ? Je suis à la recherche de toutes informations susceptibles de m’aider à le retrouver.

Écrire au café du père Louis, Hélène Hel, place de l’Église à Milly.

40

– Mémé ?

– Oui.

– Le jour de l’accident, pourquoi ils nous ont pas emmenés avec eux à ce baptême ?

– Je ne sais pas. Je crois que c’est pépé qui n’a pas voulu.

– Pépé ?

– Oui.

– Pourquoi ?

– Je ne sais plus. Je crois que Jules avait un peu de fièvre.

– Mémé ?

– Oui.

– Qu’est-ce qu’ils t’ont dit papa et maman avant de monter dans la voiture ?

– À ce soir.

Je repense à mes sempiternelles questions en attendant Starsky devant le petit local des agents de ville. J’ai mis du gloss et du fard à joue. On dirait que je suis prête à partir danser au Paradis. Quand il s’approche de moi en marchant comme un cow-boy, sa casquette vissée sur la tête, il me demande direct si j’ai des renseignements sur cet « enculé de corbeau qui commence à les lui briser menu ». Je lui offre mon plus beau sourire (trois années d’orthodontie à cause de mes dents du bonheur…).

– Non, je voudrais voir le dossier que vous avez ouvert après l’accident de mes parents. Vous savez, ils sont morts dans cet accident de voiture.

Il me regarde avec mépris et ne fait aucun effort pour paraître un tant soit peu compatissant. Je ne dois pas être son genre.

– Mais moi, j’ai le maire sur le dos ma ch’tite demoiselle, alors va falloir sacrément m’aider. Surtout après ce qui s’est passé dimanche dernier.

Il fait référence aux appels qui ont mis un joyeux bordel aux Hortensias.

– Mais… c’était bien dimanche dernier, tout le monde était heureux.

– Heureux ? Vous vous foutez de ma gueule ?

– Y avait jamais eu autant de visites. C’était bien.

– Et les types qui croient que leur mère a clamsé, ils étaient heureux, eux ?

– Je me place plus souvent du côté des résidents que des familles.

– Eh bien moi je me place du côté du maire qui me harcèle, vous m’entendez ? Il me harcèle…, alors pas de corbeau, pas de dossier Neige.

– Mais je ne sais pas qui c’est, moi !

– Faites un petit effort.

Pendant que ce gros con me parle sur le trottoir, j’observe l’extérieur du local. Je n’écoute plus ce qu’il me dit. Dans ma tête, j’élabore un plan : revenir une nuit pour fracasser la fenêtre située derrière le local à trois mètres du sol et qui est la seule à ne pas avoir de barreaux. Je prendrai l’échelle de pépé.

– Vous êtes la plus jeune, donc la plus maligne. Démerdez-vous.

– Je ne suis pas une balance.

– Ah bon, c’est quoi alors votre signe astrologique, ha !

Il est consternant. Je n’ai plus envie de lui montrer mes dents, plus envie de lui plaire et puis, jamais je ne sucerais un type pareil, même avec un préservatif, même en fermant les yeux, même en imaginant que c’est Roman.

– Au revoir.

Je vais nourrir le « gros chat » de madame Dreyfus. Il m’attend sur le trottoir. Je lui verse 500 grammes de croquettes au poisson dans une cuvette et change son eau. Je fais ça tous les trois jours. Pendant qu’il mange, je le prends en photo pour le montrer à madame Dreyfus. Il est tout pourri, genre roux clair dégueulasse, cicatrices de baroudeur sur le corps. Je ne peux pas le toucher, il se méfie de moi. J’aurais adoré avoir un animal de compagnie quand j’étais petite. Jules et moi, surtout moi, on a supplié pépé et mémé pendant des années. Mémé nous a toujours répondu que pépé était allergique aux poils de bêtes. Une pure invention, je suis sûre. C’est plutôt parce qu’un animal, c’est « sale ».

En ce moment, on fait signer une pétition à tous les résidents avec Jo et Maria, pour obtenir un petit chien aux Hortensias. Les animaux domestiques devraient être obligatoires dans les maisons de retraite. Et même remboursés par la Sécurité sociale.

Après avoir photographié « gros chat », je fonce direct dans la chambre de Jules et je cherche : « entrer par effraction » sur son ordinateur.

Ce qui est bien à Milly, c’est qu’on passe d’un endroit à un autre en cinq minutes. C’est l’avantage de vivre dans un bled.

Je lis le mode d’emploi et je fonce à l’épicerie du père Prost commander un pied-de-biche et une pince-monseigneur. Je dis que c’est pour mon grand-père et, pour que ça ne paraisse pas bizarre, je commande aussi les produits de mise en plis pour mémé et des piles pour mon Polaroïd. Le père Prost me dit qu’il faudra compter trois semaines pour la livraison.

Je ne suis pas pressée, j’attendrai même deux mois pour rentrer dans le local, ça tombera pile quand Roman reviendra.

41

1945

Paris. Gare de l’Est. Un homme erre sur les quais. Il mesure 1,81 mètre et pèse 50 kilos.

Il a mal à la tête. Un mal de chien. Quelque chose cogne dans son crâne, l’empêche de penser. Chaque minute qui commence efface la précédente.

Il y a du bruit autour de lui, beaucoup. Des trains, des haut-parleurs, la foule.

Dans son poing droit, il serre des feuilles de papier journal. Il ne veut pas les lâcher. Il ne faut pas les lâcher.

Quelqu’un essaie de lui prendre le bras pour l’allonger sur une civière. Il ne veut pas. Repousse, refuse, dit « non ». Mais aucun son ne sort de sa bouche douloureuse.

Toujours ce bruit, ces trains, ces haut-parleurs, cette foule.

Une femme le prend par la main. La main gauche. Celle qui est libre. Il se laisse faire, parce qu’elle est douce, rassurante. La femme l’entraîne. Il la suit doucement, en titubant. Elle se cale sur ses pas. Il lui semble qu’ils marchent tous les deux pendant des heures ou alors il se trompe. Cela ne dure pas si longtemps. Elle l’aide à monter dans un camion. Il se laisse guider. Il a peur et il a mal. Mal. Il s’allonge, enfin. Ferme les yeux.

La femme ne lui lâche pas la main.

À ses côtés, d’autres silhouettes. Et bien que le moteur du véhicule soit bruyant, c’est le silence. Chacun reste effroyablement silencieux.

Personne ne se regarde dans les yeux. Mais toujours cette main dans la sienne.

Il s’assoupit. Il ne rêve pas. Tout est noir.

Quand il sort de son semi-coma, le camion est en train de pénétrer dans un parc avec des chênes centenaires. C’est le printemps, le soleil est doux. Et le vent ressemble à un pardon.

Allongé sur sa civière, il regarde le ciel. Et toujours cette main dans la sienne. Et toujours la douleur et ce silence. On le porte dans un grand bâtiment. À l’intérieur, une odeur de chou et de papier, et de longs couloirs éclairés par la lumière du jour.

Il aime l’odeur de la femme qui lui tient la main. Quand elle la lâche pour qu’on le porte sur une table d’examen, elle lui dit, Je m’appelle Edna, je suis infirmière, je vais m’occuper de vous.