Edna lui ouvre la main droite délicatement, desserre ses doigts un à un. Elle est noircie par l’encre. À certains endroits, Edna a du mal à enlever le papier qui s’est collé à ses chairs.
Depuis combien de jours, de semaines, de mois, cet homme serre-t-il ces feuilles de papier journal ? Il voudrait hurler, mais il ne hurle pas. Il voudrait empêcher l’infirmière de les lui prendre, mais il ne l’en empêche pas. Il est à bout de forces.
Une larme coule sur sa joue. Celle qui n’est pas balafrée. Et malgré sa maigreur, malgré ses blessures, malgré son silence, Edna ne voit qu’une seule chose : la beauté des yeux de cet homme-là.
Pour le rassurer, Edna range immédiatement ce qu’il reste des feuilles dans une boîte en carton. Elle les manipule comme s’il s’agissait d’une parure de diamants. Elle referme le couvercle et place la boîte près de lui, bien en évidence sur un chariot de soins.
Il a de plus en plus de mal à respirer. La douleur crânienne est insoutenable, lancinante.
Un médecin les rejoint et le salue. Il pose un stéthoscope sur son cœur tandis qu’Edna commence à desserrer le bandage qui lui entoure la tête. Il essaie de toucher ses pansements, mais Edna l’en empêche.
Une odeur de charogne envahit la pièce. Edna pâlit. C’est imperceptible. Mais elle pâlit en lui souriant.
Il veut dormir. Ferme les yeux. Un battement d’ailes et c’est le noir.
Il tombe dans le coma.
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On a parlé des Hortensias à la télé à cause du corbeau. Dans le journal télévisé de France 3 Régions. Celui que pépé ne rate jamais et regarde chaque soir, le son poussé au maximum.
Une équipe de tournage a débarqué hier matin.
Toutes les infirmières s’étaient maquillées, Jo et Maria étaient allées chez le coiffeur et madame Le Camus portait une robe fuchsia. Exit les blouses, on se serait cru au festival de Cannes. Même les résidents étaient sur leur trente et un. Madame Le Camus nous avait demandé de « soigner leurs toilettes ».
La journaliste a choisi deux résidents à interviewer, un homme et une femme, monsieur Vaillant et madame Diondet. Ce qui a provoqué quelques jalousies parmi les autres : Pourquoi eux et pas nous ? Monsieur Vaillant n’est pas une « victime », contrairement à madame Diondet.
Avant de choisir, la journaliste s’est assurée qu’ils n’avaient pas trop perdu la boule. Nom, prénom, date et lieu de naissance, nombre d’enfants et métier exercé avant la retraite. Puis elle leur a poudré le visage, le cou et les mains. Monsieur Vaillant n’en revenait pas. Et tous les autres se sont gentiment moqués de lui.
Ensuite, le preneur de son a caché un micro dans leurs vêtements. Ils n’osaient plus bouger, c’était très drôle.
La journaliste a commencé à leur poser des questions. Elle les a posées en parlant très fort et en articulant exagérément.
Je déteste les gens qui s’adressent aux personnes âgées comme si c’étaient des demeurés.
Elle a « tenté d’analyser les souffrances psychologiques infligées par ce corbeau aux résidents ».
Monsieur Vaillant a répondu qu’il s’en foutait complètement et qu’il n’était pas sourd.
Ensuite, la journaliste a « tenté de comprendre les conséquences néfastes du traumatisme engendré au sein des familles impactées ».
Madame Diondet, en tant que victime, a répondu qu’elle se sentait plutôt bien à part quelques douleurs dans les jambes.
Enfin, tous les résidents ont été filmés les uns à côté des autres et l’équipe de tournage est partie.
Monsieur Vaillant m’a immédiatement demandé de lui enlever son maquillage. Il a poussé des cris d’horreur quand je lui ai passé le coton démaquillant sur la figure.
Ce soir, pendant la retransmission du journal télévisé, tous les résidents étaient dans la salle de télé et ont beaucoup ri quand ils se sont vus. Madame Diondet m’a confié qu’elle avait pris un sacré coup de vieux, elle a trouvé que la télé était plus méchante que le miroir de sa salle de bains.
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À partir de 1947, une usine de fabrication de textiles s’implante à Milly. Cette nouvelle industrie amène une cinquantaine de nouvelles têtes masculines du jour au lendemain au café du père Louis.
Grâce à cette rentrée d’argent, Hélène embauche Claude « officiellement », rachète des tables, des chaises neuves et un flipper. Claude fait le service tandis qu’Hélène, qui a transformé l’ancienne remise derrière le bar en petit atelier de couture, a repris sa première activité. Comme si coudre était la seule chose qu’elle avait toujours su faire pour attendre Lucien.
Beaucoup d’hommes déchirent leur manche, un ourlet de pantalon, le col de leur chemise ou arrachent un bouton de leur veste pour se retrouver dans l’atelier exigu d’Hélène et sentir ses mains à travers leurs vêtements. Ils l’observent, penchée, à genoux, accroupie, concentrée à recoudre un bouton, un ourlet, ou à mettre une pièce, ses épingles dans la bouche et les sourcils froncés.
L’ultime bonheur des clients est de se faire faire un costume sur mesure. Les essayages durent des heures. Elle entoure le corps avec son mètre. Elle commence par le tour de cou, puis les épaules, le dos, la taille, le bassin, elle descend le long des jambes, vous mesure de partout en longueur et en largeur. Elle trace vos lignes à la craie et à chaque fois qu’ils sentent une pression de ses doigts sur un muscle, ils frissonnent comme de jeunes mariés.
Tous les hommes de Milly et des environs ont de beaux costumes. Même les paysans. On pourrait jurer qu’à partir de 1947 jusqu’à l’apparition du prêt-à-porter, les hommes de Milly étaient plus élégants que ceux de Paris.
Parfois, l’un de ces hommes se hasarde à lui dire qu’elle est jeune, belle, qu’elle pourrait refaire sa vie. Mais elle n’a pas envie de refaire sa vie. Juste de continuer la sienne. Avec Lucien.
Les portraits de Lucien qu’elle a fait envoyer par Claude aux associations qui s’occupent de recenser les prisonniers de guerre n’ont rien donné. Aucune nouvelle. Assise derrière sa machine à coudre, elle fait tout de même un projet d’avenir, celui de dire à Lucien qu’elle l’aime.
Depuis la pièce aveugle, elle entend les hommes pousser la porte d’entrée du café en sachant que ce n’est pas le sien, d’homme. Lui a une façon bien particulière de remonter la clenche sans faire de bruit. Elle sait, elle se le répète en boucle : il n’est pas mort. Il reviendra.
Hélène entend la voix des hommes passer leur commande. Elle entend Claude les servir. Rarement : Qu’est-ce que je vous sers ? Souvent : Comme d’habitude ? Parfois, il sert sans rien demander, sachant depuis bien longtemps ce que chaque pilier boit pour s’enraciner un peu plus dans l’oubli. Des bouteilles s’entrechoquent, des verres se remplissent, des verres se vident dans le corps de ces hommes qui n’est pas celui de Lucien. Ils recrachent l’alcool ingurgité à travers des phrases un peu décousues tandis qu’elle trace des lignes droites au fil blanc.
Au début c’est la guerre qui revient le plus souvent dans les conversations. Le fantôme des disparus délie les langues. Puis, la vie reprenant ses droits, on parle d’un mariage, d’une naissance, d’une mort naturelle dans son lit à cent ans, de la nouvelle usine où l’on cherche chaque jour un peu plus de main-d’œuvre, de la mère Michèle qui a perdu son chat.