Je me suis approchée d’eux et j’ai embrassé Hélène sur le front. Sa peau était encore plus chaude que d’habitude. J’étais dans le même état que le ciel quand on dit que le diable marie sa fille : dans ma tête il pleuvait et il faisait beau en même temps. C’était la dernière fois que je la voyais, Lucien était enfin sorti de l’eau pour l’emmener vers leur paradis.
J’ai pris la main d’Hélène dans la mienne.
– Vous emmenez la mouette avec vous ? j’ai demandé la gorge serrée à Lucien.
À la façon dont il m’a regardée, j’ai vu qu’il ne me comprenait pas. Celui qui se tenait devant moi n’était pas un fantôme.
C’est à cet instant que j’ai eu la peur de ma vie. Ce type existait dans la vraie vie. J’ai tourné les talons et j’ai quitté la chambre 19 comme une voleuse.
6
Lucien Perrin est né le 25 novembre 1911 à Milly.
Dans sa famille, on est aveugle de père en fils – une maladie héréditaire qui ne touche que les hommes. On ne naît pas aveugle, on le devient. Les troubles de la vision débutent dans la petite enfance et personne, depuis des générations, n’a vu les flammes de ses vingt bougies danser sur son gâteau d’anniversaire.
Le père de Lucien, Étienne Perrin, a rencontré sa femme Emma quand elle n’était encore qu’une enfant. Il l’a connue quand il voyait encore. Et peu à peu, Emma a disparu de son champ de vision comme si une couche de buée s’était déposée sur son visage. Il l’aime de mémoire.
Étienne a tout tenté pour sauver ses yeux. Il a tout versé dedans : des élixirs, des eaux de source venues de France et d’ailleurs, des poudres magiques, du bouillon d’orties, de camomille, des eaux de rose et de bleuet, de l’eau glacée, de l’eau chaude, du sel, du thé, de l’eau bénite.
Lucien est né par accident. Son père ne voulait pas d’enfant. Il ne voulait pas prendre le risque de perpétuer la malédiction. Et quand il a appris que c’était un fils et non une fille qui venait de voir le jour pour peu de temps, il fut désespéré.
Emma lui décrit l’enfant : des cheveux noirs et de grands yeux bleus.
Personne, dans la famille Perrin, n’a jamais eu les yeux bleus. À la naissance, ils sont noirs. On ne distingue pas l’iris de la pupille. Puis ils s’éclaircissent avec les années, jusqu’à devenir grisâtres comme du gros sel.
Étienne se met à espérer que les yeux bleus de Lucien le protégeront de la malédiction.
Tout comme son père, son grand-père et son arrière-grand-père, Étienne est organiste et harmoniste. On l’appelle pour jouer Jean-Sébastien Bach dans les offices religieux et aussi pour accorder les orgues de la région.
En plus, Étienne enseigne le braille les jours de la semaine. Ses livres sont fabriqués par un cousin germain, lui-même non-voyant, dans un petit atelier du Ve arrondissement de Paris.
Un matin de 1923, Emma quitte Étienne. Il ne l’entend pas refermer la porte derrière elle, tout doucement. Il est occupé avec un élève. Il n’entend pas non plus la voix de l’homme qui attend sa femme sur le trottoir d’en face. En revanche, Lucien la voit partir.
Il ne cherche pas à retenir sa mère. Il se dit qu’elle va revenir tout à l’heure. Qu’elle est partie faire un tour dans la belle voiture du monsieur et que c’est normal. Que son père n’aurait jamais pu lui offrir une telle balade. Qu’elle a bien le droit de s’amuser un peu.
7
Avant, mémé avait la maladie du suicide. Elle semblait aller bien pendant un mois, voire plus, et tout à coup, elle avalait trois boîtes de médicaments, se mettait la tête dans le four, se jetait du premier étage ou tentait de se pendre dans le débarras. Elle nous disait, Bonne nuit mes petits, et deux heures plus tard, depuis notre chambre, Jules et moi entendions le Samu ou les pompiers débarquer en trombe à la maison.
Ses tentatives de suicide avaient lieu pendant la nuit, comme si elle attendait que tout le monde soit endormi pour en finir. En oubliant sans doute que pépé cherche le sommeil aussi souvent qu’il cherche ses lunettes.
La dernière tentative remonte à sept ans. Elle avait réussi à se faire prescrire deux boîtes de tranquillisants par un médecin remplaçant qui n’avait pas lu l’annotation pourtant écrite au feutre rouge sur le dossier médical de mémé : « Dépressions chroniques, sujette aux tentatives de suicide. » Dans toutes les pharmacies de la région, tout le monde sait qu’il ne faut pas délivrer les médicaments prescrits sur l’ordonnance de mémé si pépé ne l’accompagne pas.
Le père Prost sait aussi qu’il ne faut pas lui vendre de mort-aux-rats, de déboucheurs de canalisations ou d’autres produits corrosifs. Mémé nettoie toute la maison au vinaigre blanc et ce n’est pas par souci d’écologie mais parce qu’on a la trouille qu’elle finisse par avaler le liquide vaisselle ou le Décap’four.
La dernière fois, elle a vraiment failli y passer. Mais quand elle a vu les larmes de Jules (moi j’étais trop choquée pour pleurer), elle a promis de ne jamais recommencer. N’empêche que dans l’armoire à pharmacie de la salle de bains, il n’y a pas de bouteilles d’alcool à 90 degrés ni de lames de rasoir.
Elle a vu un psy quelques fois. Mais comme le cabinet du premier psy est à cinquante kilomètres de Milly et qu’il faut attendre des mois pour obtenir un rendez-vous, elle dit que ça sera plus facile d’en voir un au paradis, quand elle sera morte, et que d’ici là, vraiment, elle le jure, elle ne recommencera pas, C’est promis mes petits, je vous le jure, je mourrai de mort naturelle si ça existe. Ce n’est jamais à pépé qu’elle promet quoi que ce soit, mais à nous, ses petits-enfants.
La dixième année de la mort de mes parents, elle a sauté d’un peu plus haut que d’habitude et s’est broyé l’os de la hanche. Ce qui lui vaut une légère claudication et une canne perpétuellement accrochée au bout de la main.
Je viens de lui faire sa mise en plis. Jules est à côté de nous dans la cuisine et avale un pot de Nutella étalé sur une baguette de pain. Pépé, assis au bout de la table, feuillette Paris Match. Dans la salle à manger, la télévision hurle devant le canapé vide, elle hurle des choses qu’on finit par ne plus entendre.
– Pépé, t’as connu Hélène Hel ? je demande.
– Qui ?
– Hélène Hel. La dame qui a tenu le café du père Louis jusqu’en 1978.
Mon pépé triste et taciturne referme son magazine, claque la langue et prononce ces quelques mots en roulant les « r », avec l’accent des gens d’ici :
– J’ai jamais fléquenté les bistlots.
– Tu devais quand même passer devant tous les jours pour aller à l’usine.
Pépé bougonne. Si depuis la mort des jumeaux mémé a attendu de retrouver ses fils sur nos visages à Jules et à moi en essayant de se foutre en l’air de temps en temps, pépé, lui, a cessé d’attendre quoi que ce soit le jour où ils se sont tués. Je ne l’ai jamais vu sourire, alors que sur les photos d’enfance de mon père et de l’oncle Alain, il porte des maillots de couleur et a souvent l’air de déconner. Lui qui n’a plus beaucoup de cheveux, il en a eu de sacrément beaux quand ils grimpaient tous les trois la grande côte de Milly un dimanche de juillet. Derrière la photo que je préfère, c’est marqué « Juillet 1974 ». Mon pépé a trente-neuf ans. Il a les cheveux noirs et épais, un tee-shirt rouge et un sourire de publicité. Quand mon pépé était papa, il était très beau. La seule chose qui lui reste de sa jeunesse, ce sont ses 193 centimètres de hauteur. Il est tellement grand qu’on dirait un plongeoir.