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Lecture faite par moi de la déclaration ci-dessus, j’y persiste et n’ai rien à y changer, à y ajouter ou à en retrancher.

La 1re (avec la copie) à M. le Procureur de la République à Mâcon.

La 2e aux archives.

Fait et clos à Milly, le 9 octobre 1996

L’adjudant Bonneton (OPJ),

le gendarme Tribou (OPJ),

le gendarme Rialin (OPJ),

le gendarme Mougin (APJ).

À minuit à Milly un 20 novembre, même les cheminées dorment depuis longtemps. Plus aucune lumière à l’intérieur des maisons.

Je fais pipi derrière une poubelle. Il fait un froid de gueux.

45

Chaque matin, les veilleurs de nuit nous transmettent les informations. Madame Le Camus nous dit qui va à quel étage.

On réveille les résidents. On les aide à se laver. On les descend au réfectoire. On les installe. On leur donne les médicaments préparés par les infirmières. On leur sert leur petit déjeuner. On les remonte dans leur chambre. On fait leurs lits. Puis, les shampooings ou poses de vernis à ongles, si demande il y a. À midi, on les redescend pour le déjeuner.

Ça, c’est si on fait les étages des résidents « indépendants ». Jo, Maria et moi nous nous occupons souvent de l’étage des « dépendants ». On réveille les résidents. On les lave. On les fait manger. Et, selon, on les descend avec les autres dans le jardin s’il fait beau ou ailleurs si c’est l’hiver comme en ce moment.

Si je ne faisais pas d’heures supplémentaires, je ne pourrais pas écouter les histoires qu’ils racontent. Ce qui veut dire que mes heures supplémentaires sont des solstices d’été. À chaque fois que je travaille, mes jours rallongent. Avec les femmes, je masse les mains, les pieds, ou je leur mets une crème de jour sur le visage tout en leur posant des questions. Avec les hommes (beaucoup moins nombreux que les femmes aux Hortensias comme dans toutes les maisons de « retraite » du monde), ça dépend. Je lave les cheveux, je coupe les poils du nez ou des oreilles tout en posant les mêmes questions qu’aux femmes.

Des cahiers bleus je pourrais en écrire des centaines. Parfois, je me dis que je pourrais transformer chaque résident en nouvelle. Mais il faudrait que j’aie une jumelle.

C’est fou ce que les filles s’occupent bien de leurs parents. Quand j’étais petite, je voulais avoir un garçon. Depuis que je travaille aux Hortensias, j’ai changé d’avis. À part quelques exceptions, les fils passent de temps en temps. Souvent accompagnés de leur femme. Les filles, elles, elles passent tout le temps. La plupart des oubliés du dimanche n’ont que des fils.

Je fais toujours la chambre d’Hélène en dernier pour avoir du temps. Ce matin, quand j’arrive avec mon chariot, Roman est là.

J’ai baisé toute la nuit avec Je-ne-me-rappelle-plus-comment. Quand je vais mal, ou je bois cul sec ou je baise.

Après avoir sauté du premier étage du service municipal et espace public, je suis allée directement chez lui. Il n’était pas là. Je l’ai attendu une heure sur le palier. Je ne pouvais pas rentrer chez moi. Pas après ce que je venais de lire. Les photos de l’accident étaient dans une pochette grise. Je l’ai volée. Je ne les ai pas regardées, sauf la première. Pendant que j’attendais Je-ne-me-rappelle-plus-comment sur le palier, j’ai soulevé le rabat. Je n’ai vu qu’un amas de tôles. J’ai imaginé que celles du dessous étaient terribles. Qu’on y voyait les corps ensanglantés de mes parents.

Dès que Je-ne-me-rappelle-plus-comment est arrivé, il m’a pris la pochette des mains et l’a brûlée dans sa douche avec de l’alcool ménager. Quand ça a fini de brûler, il ne restait plus rien qu’une sale odeur dans l’appartement.

On a aéré. Et j’avoue que j’ai pleuré.

Après, on a cherché un Pierre Léger dans l’annuaire du département. C’est le seul témoin de l’accident. Je n’avais jamais entendu parler de lui. Il n’était pas mentionné dans l’article du journal.

Je-ne-me-rappelle-plus-comment a trouvé sept Pierre Léger. Il les a appelés les uns après les autres. Jusqu’à ce qu’il trouve le bon. Il a dit :

– Ne quittez pas, je vous passe mademoiselle Neige.

Il m’a tendu son téléphone.

– Allô bonsoir… Je suis Justine Neige, la fille de Christian et Sandrine Neige qui se sont tués en voiture à Milly en 1996. C’est vous qui avez appelé la gendarmerie ?

Long silence. Pierre Léger a fini par répondre :

– À l’époque, j’ai demandé aux journalistes que mon nom n’apparaisse nulle part, comment vous m’avez retrouvé ?

Premier mensonge :

– C’est mon grand-père, Armand Neige, qui m’a donné votre nom.

– Comment il connaît mon nom ?

Deuxième mensonge :

– Je ne sais pas. Milly est un petit village, tout se sait.

Silence. Souffle dans le téléphone. La télé était allumée dans la pièce où il se trouvait. C’était sans doute le journal télévisé, j’entendais des tirs de roquettes.

– Qu’est-ce que vous voulez ?

– Je veux savoir ce que vous avez vu, ce matin-là.

– J’ai vu la voiture sortir de la route et percuter un chêne. Le choc a été tellement violent qu’elle a fait plier l’arbre.

– La voiture roulait vite ?

– Une fusée.

Silence. Gorge serrée. J’avais du mal à parler.

– Il y avait du verglas sur la route ?

– La voiture m’a doublé – le chauffeur roulait tellement vite que j’ai gueulé et je l’ai klaxonné. J’ai pas eu le temps de voir les gens à l’intérieur. C’est qu’après que j’ai su qu’ils étaient quatre. J’ai pas eu le temps de dire ouf de toute façon. La voiture a roulé 200 mètres devant moi, a fait des zigzags et s’est encastrée dans l’arbre.

Silence. Il a repris :

– Au début, j’ai pas osé descendre de ma voiture… Je me suis dit qu’ils devaient être en charpie là-dedans… Vous allez pas me croire, mademoiselle, mais on m’avait offert mon premier téléphone portable la veille, pour mon anniversaire… Le premier numéro que j’ai composé avec, c’est le numéro des pompiers… Après je l’ai jeté et j’ai plus jamais voulu en avoir un… Entre le moment où j’ai téléphoné et le moment où les pompiers sont arrivés, il s’est passé dix bonnes minutes… Je suis sorti de ma voiture, mes guiboles me portaient plus… Je me suis approché de la carcasse, c’était une compression de tôle… Toutes les vitres avaient explosé… On aurait dit qu’on avait mis une bombe là-dedans… Aucun son ne provenait de l’intérieur… J’ai tout de suite compris qu’ils étaient…

– Vous les avez vus ?

– Non. Et quand bien même j’aurais vu quelque chose, je vous le dirais pas. De parler des morts, ça ne les ramène pas.

– Si, monsieur Léger, je vous jure que ça les ramène un peu.

Je crois bien que j’ai une sale tronche. Roman aussi. Il est très pâle. Je croyais qu’il y avait du soleil au Pérou. Mais dans ses yeux, toujours ce bleu à perpétuité. Je donnerais ma vie pour me noyer en dedans de lui. Et je ne voudrais surtout pas qu’on repêche mon corps.

– Comment allez-vous, Justine ?