– Bien. Merci.
– Vous avez l’air fatiguée.
– J’ai eu une nuit difficile.
– Vous avez travaillé ?
– Oui. C’était bien votre voyage ?
– Comme tous les voyages. On apprend comme à l’école sauf que le prof est passionnant et inoubliable.
Je souris. Il tient la main gauche d’Hélène dans les siennes.
– Ma grand-mère n’a jamais porté de bijoux.
– Non. Elle a toujours eu horreur de ça.
– Vous savez tant de choses sur elle. Vous écrivez toujours pour moi ?
– Oui.
– J’ai hâte de lire… Ça me rassure de savoir que vous êtes près d’elle, tout le temps… Si j’étais vieux… j’aimerais qu’une jeune femme comme vous s’occupe de moi… Vous êtes douce. Ça s’entend et ça se voit.
J’ai envie de lui faire croire qu’il a cent ans. Je prie même pour que tout à coup, il ait cent ans. Mais…
– Je vais vous demander de quitter la chambre pendant dix minutes, il faut que je fasse sa toilette.
Il lâche la main d’Hélène.
– Je sais que je n’ai pas droit aux visites le matin, mais je ne peux pas faire autrement, à cause du train, puis la voiture après, c’est tellement loin, ici.
– Je sais, c’est ce que tout le monde dit.
– Je vais boire un café.
– Au deuxième étage il y a une nouvelle machine. Le café est presque aussi bon qu’un bon café.
Il quitte la chambre. Je prends la main gauche d’Hélène dans les miennes. Elle est chaude. Je l’embrasse. J’embrasse les empreintes de Roman. C’est déjà pas si mal.
Elle ouvre les yeux et me regarde.
– Hélène, je comprends pourquoi vous avez attendu Lucien. Je comprends tout maintenant.
Elle a toujours les yeux posés sur moi, mais elle ne dit rien. Cela fait trois semaines qu’elle n’a pas dit un mot. C’est moi qui parle à sa place dans le cahier bleu.
Je mets ma pancarte sur sa porte « Soins en cours, ne pas entrer ».
– Hier soir, j’ai lu le rapport de l’accident de mes parents.
Je retire sa chemise délicatement pour ne pas lui faire mal.
– J’ai fait un truc de dingue. Je suis rentrée par effraction chez les flics. Enfin, les gendarmes. Je sais, vous n’aimez pas la police française.
J’enlève ses oreillers et rehausse la tête du lit. Je remplis la cuvette une première fois. Pour Hélène, je mets toujours une eau un peu plus chaude parce qu’elle est frileuse.
– J’ai fait comme vous dans la classe le soir de la mouette. Je me suis planquée dans un placard et j’ai attendu que tout le monde soit parti. Et j’ai réussi à trouver le dossier qui parle de l’accident de mes parents. Ils roulaient comme des fous. Les parents ne devraient pas rouler comme des fous. Au lieu de lire des livres du genre Comment être une bonne mère, ils devraient respecter les limitations de vitesse.
Je place une alèse sous son corps. Je commence toujours par lui nettoyer le siège. Puis le dos.
– Et apparemment, le système de freinage aurait merdé… mais c’est pas sûr.
Je lui savonne les bras, le thorax, l’abdomen. Je masse ses coudes au passage avec de l’huile d’amande douce.
– On est jeudi aujourd’hui. Votre fille va venir vous faire la lecture. Et puis, votre petit-fils est là.
Je la remets sur le dos et dégage la partie inférieure de son corps. Je savonne et je rince, précautionneusement. Je connais son corps par cœur. Ce corps qui a tant aimé Lucien. Nous, les aides-soignantes, nous sommes les gardiennes du temple des amours passées. Mais ça ne se voit pas sur notre fiche de paye.
Hélène articule quelques mots :
– Toutes ces années à l’attendre. Au café, les hommes me disaient, Il est mort Lucien, faut vous faire une raison.
C’est bon de réentendre sa voix et surtout, c’est bon signe. Dès qu’un résident cesse de parler, les médecins demandent des examens neurologiques.
Je masse ses talons. Et après avoir essuyé chaque centimètre carré de son corps, je lui passe une chemise propre. Hélène reprend son monologue :
– Il ne pouvait pas être mort.
Enfin, je lui lave le visage avec de l’eau claire et un peu de lait pour bébé. Je finis par lui brosser les dents et je la fais cracher dans le haricot.
Je jette tout : gant de toilette, alèse, couche.
Je note sur sa fiche de soins qu’elle a parlé.
J’enlève la pancarte. Roman attend derrière la porte. Il entre et jette un œil en direction de mon chariot. Puis vers moi. Il dit, Merci. Je réponds, Je vous laisse avec elle.
46
– T’étais où hier soir ?
– Chez un copain.
– Quel copain ?
– Je-ne-me-rappelle-plus-comment.
Jules se jette sur mon lit en riant et se cogne la tête. Je pense qu’il a décidé de pousser jusqu’à trois mètres.
– Y a eu des nouveaux appels aux Hortensias ?
– Aucun. De toute façon ça ne sert plus à rien.
– Comment ça ?
– On n’y croit plus. Il y a même des familles qu’il faut rappeler plusieurs fois quand un résident est VRAIMENT mort. Mais depuis cette histoire de corbeau, nos résidents reçoivent beaucoup plus de visites les week-ends, même les anciens abandonnés. On devrait instaurer « le jour du corbeau » dans toutes les maisons de retraite du monde.
Jules sourit. Il ressemble à Annette quand il sourit, il a les mêmes fossettes qu’elle. Parfois, je me dis que si nos parents n’étaient pas morts, nous n’aurions pas grandi ensemble. Nous nous serions juste vus une fois de temps en temps. Nous sommes passés de cousins à frère et sœur un dimanche matin. À cause d’un arbre sur le bord d’une route et d’un de nos pères qui roulait trop vite. À quoi ça tient.
Quand nos parents se sont tués, les miens vivaient à Lyon et ceux de Jules projetaient de s’installer en Suède. Jules parle un peu le suédois. Quand il était petit, il est parti plusieurs fois là-bas chez ses grands-parents, Magnus et Ada. Et puis, après un été, je ne sais pas ce qui s’est passé mais il n’a jamais voulu y retourner. Il piquait des colères terribles quand mémé évoquait la Suède. Magnus et Ada sont même venus ici, à Milly, chez pépé et mémé. Mais il a refusé de les voir et de leur parler. Il s’est enfermé à double tour dans sa chambre. Je me souviens d’eux dans notre cuisine, désemparés. Je ne me rappelle pas trop leur visage. Et Jules a déchiré toutes les photos sur lesquelles ils apparaissaient.
Chaque année, ils lui envoient une lettre et un chèque pour son anniversaire et à Noël. Deux fois par an, dans notre petite boîte aux lettres qui ne reçoit que des factures et des prospectus, l’enveloppe jaune clair se remarque. Mémé la pose sur le bureau de Jules, dans sa chambre. Jules la déchire sans jamais l’ouvrir. Il refuse d’en parler. Quand j’essaie d’aborder le sujet, il se met en colère et claque la porte. Mais je ne sais pas pourquoi, ce soir, la question sort toute seule. Comme un hoquet que je ne peux pas retenir et qui résonne dans toute la pièce :
– Pourquoi est-ce que tu détestes tes grands-parents suédois ?
Il ne rougit pas et ne quitte pas ma chambre en claquant la porte. Il me répond juste, glacial :
– Pourquoi est-ce que tu passes tout le temps du coq à l’âne ?
– Parce que je pense à toute vitesse.
– Eh ben, ralentis.
Il ouvre la fenêtre et allume une cigarette. Je n’ose pas bouger. Je le regarde. Et, après un silence long de sept ans, il me dit :
– Ils ont fait des sous-entendus.
– Des sous-entendus ?
– Ils m’ont dit, enfin, ils ne m’ont pas vraiment dit, disons qu’ils ont essayé de me faire comprendre que mon père n’était peut-être pas mon père.