Comme à son habitude, il balance son mégot dans le jardin pour donner à manger à l’arrosoir de pépé, non sans avoir au préalable tiré tellement fort dessus que je m’étonne qu’il ne se brûle pas les lèvres. Il se tourne à nouveau vers moi et ajoute :
– J’avais dix ans. J’ai eu envie de les tuer. Je te jure. Je me souviens qu’à cet instant précis, j’ai su ce qu’est une pulsion meurtrière. D’ailleurs, si j’avais eu vingt ans, je pense que je les aurais butés. C’est mes dix ans qui leur ont sauvé la peau.
Des images se précipitent dans ma tête. Il paraît qu’au moment de mourir on revoit toute sa vie en une fraction de seconde. C’est exactement ce que je ressens. Le vide-ordures, Je-ne-me-rappelle-plus-comment, le cimetière, les cotons-tiges, le feu d’octobre, la mouette, le dossier Neige, Les Hortensias, Hélène, Lucien, Roman, monsieur Paul, le corbeau, mon frère à trois ans, mon frère à quatre ans, mon frère à cinq ans, mon frère à six ans, mon frère à sept ans, mon frère à huit ans, mon frère à neuf ans, mon frère à dix ans, mon frère à onze ans, mon frère à douze ans, mon frère à treize ans, mon frère à quatorze ans, mon frère à quinze ans, mon frère à seize ans, mon frère à dix-sept ans.
47
– Pourtant, ils ont l’air de s’aimer.
Jo me tend la photo d’Alain et Annette prise quelques mois après la naissance de Jules. Je la range dans mon sac.
Ce soir, je dîne chez elle. J’aime bien son mari. Patrick est un grand type qui a la peau du visage ravagée par les cicatrices d’une ancienne acné. Pour la cacher, il fait des UV toutes les semaines. Il a trois tatouages sur le corps, dont une immense sirène qui lui remonte le long du bras. Jo dit que parfois, la nuit, elle l’entend chanter. Et Patrick dit à Jo qu’elle ne devrait pas avaler les médocs qu’elle est censée donner à ses petits vieux. Patrick est un vrai gentil qui a l’air d’un vrai méchant. Du genre à rouler en Harley-Davidson et à s’arrêter aux passages piétons.
J’aime bien manger chez eux parce qu’ils se touchent tout le temps sans se toucher. Comme les gens qui s’aiment. Exactement le contraire de mes grands-parents.
Ils ont deux filles qui ont mon âge. Je ne les connais pas. Elles sont comme tout le monde, après le bac elles ont quitté Milly. Jo leur a prédit un bel avenir dans les lignes de la main.
– Peut-être que la mère de Jules s’est fait violer…, dit Patrick de sa voix rocailleuse en cherchant quelque chose dans le frigidaire.
Jo et moi en restons bouche bée.
– Y a plein de femmes qui se font violer et qui n’osent pas le dire. Peut-être que la Suédoise en avait parlé à ses parents et pas à son mari.
Jules le fruit d’un viol, on nage en plein délire.
– Tu sais, Jules était petit quand ses grands-parents ont fait ces allusions, peut-être qu’il n’a pas bien saisi le sens de leurs propos, me dit Jo en faisant des tartines de tarama.
Malgré le rose que Jo étale sur le pain, je vois les choses en noir. Ce sont dans ces moments-là que Jo me dit : Viens manger avec nous ce soir. Et elle met de la couleur dans ses plats.
– Jules a toujours tout compris. C’est comme s’il parlait même les langues qui n’existent pas.
– Il est où ce soir ?
– À la maison, il fait semblant de réviser.
– Qu’est-ce que tu vas faire ?
– Aller au cimetière et demander à Annette avec qui elle a trompé l’oncle Alain.
48
– Les oiseaux ne meurent pas. Ou alors par accident.
Lucien regarde le ciel. Edna le regarde regarder le ciel. Elle demande :
– Qui t’a dit cela, Simon ?
– Les oiseaux se transmettent de génération en génération. Chaque homme est rattaché à un oiseau.
– Tu l’as lu dans un roman ?
– Non, regarde.
Il pointe le ciel du doigt. Edna a du mal à garder les yeux ouverts, aveuglée par la lumière d’un dimanche d’août.
– Que veux-tu me montrer ?
– Tu ne le vois pas ?
– Voir quoi ?
– Mon oiseau. Elle me suit partout.
– Elle ? Qui te suit partout ?
– Mon oiseau. C’est une fille… J’ai perdu la mémoire mais pas l’oiseau.
Edna ne voit rien dans le ciel. Pas même un nuage.
– Et d’où vient cet oiseau ?
– Je ne sais pas.
– S’il se transmet de génération en génération, il te vient sans doute de ton père ou de ta mère.
– Peut-être.
Il observe le ventre rond d’Edna. Il le touche du bout des doigts.
C’est Edna qui a fait le premier pas. C’est elle qui la première est entrée dans la chambre et s’est allongée près de lui. Tout s’est passé joliment, poliment, en silence, sans passion démesurée mais avec beaucoup de douceur. Lucien semblait heureux de bander, d’avoir du désir, de baiser une femme. Et il a souri pour la première fois depuis la gare de l’Est quand Edna lui a annoncé qu’elle était enceinte.
– C’est une fille.
– Comme ton oiseau ?
– Oui.
Edna l’embrasse.
– J’espère qu’elle aura tes yeux.
– Elle aura les yeux de mon oiseau.
– Ils sont de quelle couleur ?
– Je ne sais pas. Elle est trop loin.
Il repart dans ses pensées. Edna le regarde chercher dans sa mémoire. Mais c’est comme s’il fouillait à l’intérieur d’une pièce plongée dans l’obscurité.
Cela fait deux ans qu’il est descendu du train gare de l’Est et qu’il est entré dans sa vie. Deux ans qu’elle l’aime. Sans la guerre, elle sait que jamais un homme aussi beau n’aurait partagé son lit. Mais le partage-t-il vraiment ? Il semble toujours ailleurs. Là-bas peut-être, au café du père Louis.
L’hiver dernier, Edna est allée à l’adresse indiquée sur la lettre qui accompagnait le portrait de Lucien/Simon. Café du père Louis, place de l’Église à Milly. Elle n’y est pas allée pour parler de Lucien à l’expéditrice de la lettre. Surtout pas. D’ailleurs, cela fait bien longtemps qu’elle a brûlé le portrait et la lettre. Elle y est allée pour que le lieu lui parle de Lucien/Simon.
Elle est entrée dans le café à 10 heures du matin. Dehors, il faisait froid. À l’intérieur, un poêle à bois. Une pendule aux aiguilles cassées marquait 5 heures. Elle s’est assise dans un coin. Seuls deux hommes buvaient en silence, accoudés au comptoir. Les autres étaient sans doute au travail à cette heure-là. L’un des deux répétait toujours la même phrase, à propos d’un albatros, on aurait dit un poème.
Derrière le bar, le serveur lui a demandé ce qu’elle voulait boire. Edna n’a pas su quoi répondre tout de suite. Puis elle a dit : Quelque chose de chaud, s’il vous plaît. Quand elle a dit cela, les deux hommes accoudés au comptoir se sont tournés vers elle en même temps.
Une grosse chienne est apparue et s’est approchée d’elle, mais pas trop. Il lui a semblé qu’elle la flairait de loin. Edna a eu peur qu’elle reconnaisse l’odeur de Lucien/ Simon sur elle. Dans la panique, elle a demandé à propos de la chienne : Elle a quel âge ?