– Pouvez-vous me la lire ?
Je commence à réciter les mots que je connais par cœur :
– « Pourquoi ils tirent sur les morts ? Pourquoi ? Pour que jamais personne ne raconte ? Qu’on garde tous le silence même en dehors de ce monde ? Quand ça a été mon tour de recevoir une balle en pleine tête, quand j’ai senti le froid du canon sur ma tempe, il y a eu des cris à l’extérieur. Plus de canon sur ma tempe. Les hommes ont tiré en direction du ciel. Ils m’ont oublié, ils ont oublié ma vie à prendre. Elle vient de toi. C’est l’enfant avant notre enfant. »
– De quoi parle-t-il ?
– De Buchenwald, de l’exécution, de la mouette.
– Quelle mouette ?
– Hélène a toujours pensé qu’une mouette la protégeait depuis son enfance. Et qu’elle a protégé Lucien pendant sa déportation.
– Continuez à lire, je vous en prie.
Je reprends :
– « Que reste-t-il de l’homme qui portait des costumes en flanelle. Me reconnaîtras-tu ?
» J’ai peur.
» Bouger d’abord un doigt. Tout doucement. Puis la main comme si un piano.
» C’est pour faire du bruit dans ma tête.
» J’écris pour me souvenir d’un souvenir. Celui où l’on avait accroché “Fermé pour congés” sur la porte du café. Mais nous ne sommes jamais partis. Nos vacances inventées dans la chambre du dessus, les volets fermés. Toi, tu avais fait le nécessaire pour les provisions et moi, la valise bleue. Je l’ai posée sur le sol de notre chambre. La Méditerranée sur le parquet. Une flaque bleue remplie de romans que je t’ai lus. Je me souviens surtout de ceux d’Irène Némirovsky. Parfois tu te penchais par la fenêtre comme par le hublot d’un bateau, pour me parler du village et des gens qui s’ennuyaient sans nous. Et moi, je te parlais de ton ventre salé comme celui des oursins. »
Je lève les yeux. Pour la première fois, je m’accroche à son bleu quelques secondes. Au fur et à mesure que je récite les mots de Lucien, je sens que j’ai moins peur du regard de Roman :
– « Tu ne m’as jamais dit je t’aime mais moi je t’aime pour nous.
» Mon amour, la première fois que je t’ai embrassée j’ai senti un battement d’ailes contre ma bouche. J’ai d’abord cru qu’un oiseau se débattait sous tes lèvres, que ton baiser ne voulait pas du mien. Mais quand ta langue est venue chercher la mienne, l’oiseau s’est mis à jouer avec nos souffles, c’était comme si on se le renvoyait de l’un à l’autre. »
Je n’arrive plus à prononcer un mot. J’enroule à nouveau les papiers dans l’élastique à cheveux. Il me demande si c’est fini, je réponds que oui. Je range les papiers dans le tiroir de la table de nuit.
– C’est une légende, cette histoire de mouette ?
– La légende d’Hélène. Elle dit que chaque être humain est rattaché à un oiseau pendant son passage sur terre. Qu’il nous protège.
Il se penche vers sa grand-mère et l’embrasse.
– Pourquoi est-ce que vous ne portez pas votre blouse aujourd’hui ? me demande-t-il dans un souffle, sans me regarder.
– Je suis en vacances.
– Et vous venez quand même ici ?
– Je suis venue dire au revoir à Hélène avant de partir.
– Vous allez où ?
– En Suède.
– Il ne fait presque pas jour en cette saison… Enfin, ce que je veux dire, c’est qu’il fait presque tout le temps nuit.
Il sourit parce qu’il mélange les mots.
Je le regarde à mon tour, je ne peux pas lui dire que seule la Suède pourra m’éclairer, même en plein mois de décembre.
– Allô.
– Tu peux m’emmener à l’aéroport ?
– Bien sûr. Quel jour ?
– Maintenant.
– Tu vas où ?
– À Stockholm.
– Tu vas voir les grands-parents de Jules ?
– Oui. Comment tu sais ?
– Comment je sais quoi ?
– Comment tu sais que les grands-parents de Jules sont suédois ?
– Tu me l’as dit.
– Tu te souviens de tout ce que je te dis ?
– Oui. Enfin, je crois.
– Et je te dis beaucoup de choses ?
– Les jours où je ne t’agace pas, oui.
Devant le terminal 2 de l’aéroport Saint-Exupéry, Je-ne-me-rappelle-plus-comment m’embrasse dans les cheveux avant de partir.
On n’embrasse jamais un plan cul dans les cheveux. Il me touche et me regarde comme si nous étions « ensemble ». En fait, je ne sais plus trop ce que nous sommes l’un pour l’autre.
Je n’ai pas de valise, juste un petit sac contenant des affaires pour deux jours. Dans le hall, mon vol pour Stockholm est affiché, embarquement porte 2. Terminal 2, porte 2. Jules est né un 22. Pour moi, c’est un signe positif.
Entre Milly et l’aéroport, Je-ne-me-rappelle-plus-comment ne m’a pas posé de questions.
Il a mis la radio, a cherché des chansons au hasard, en me disant que c’était son tirage au sort préféré. Il portait un pull-over moutarde qui n’allait pas du tout avec son pantalon. De toute façon, la couleur moutarde devrait être interdite par la loi.
Je-ne-me-rappelle-plus-comment n’est jamais bien coordonné, mais il a deux belles fossettes qui creusent ses joues quand il sourit comme pour rattraper ses fautes de goût.
50
Magnus et Ada habitent tout près de mon hôtel, au 27, Spergattan à Stockholm. Je ne les ai pas prévenus de ma visite. Il est 9 heures du matin. Il fait encore nuit. Le jour va se lever à 11 heures et repartir à 15. J’ai très froid.
Emmitouflée dans la doudoune de Jules, je marche rapidement. D’après mes calculs, les parents d’Annette, Magnus et Ada, ont environ soixante-dix ans. Je sais aussi qu’ils ne parlent pas du tout français. J’ai donc donné rendez-vous à une traductrice au 1, Spergattan avant d’aller frapper à la porte du 27. La seule chose que je sais d’elle, c’est qu’elle s’appelle Cristelle, qu’elle est française, qu’elle a vingt-six ans et qu’elle vit ici depuis longtemps. Je sais aussi qu’elle coûte 400 couronnes suédoises de l’heure, ce qui correspond à peu près à 50 euros. Ça rapporte plus d’argent de parler deux langues que de s’occuper des petits vieux.
Elle m’attend.
Je la vois souffler dans ses gants. Ses cheveux blonds sont cachés sous un gros bonnet vert bouteille.
Quand je m’approche, elle me dit : Hé, Justine ! Elle m’a reconnue à cause de ma photo de profil sur Facebook qui me montre telle que je suis. Ni plus mince ni plus grosse, ni plus brune ni plus blonde, ni plus jeune ni plus vieille. Nous nous serrons le gant.
En marchant du 1 au 27, je lui réexplique que je suis venue ici pour rencontrer les grands-parents de mon cousin Jules, dix-huit ans, que je considère comme mon frère, que nous avons perdu tous deux nos parents dans un accident de voiture, qui n’était peut-être pas un accident, et que je viens d’apprendre que mon oncle Alain, le père de Jules, n’était peut-être pas son père. Alors que je lui raconte cette histoire qu’on croirait tout droit sortie d’un des romans de mémé, je vois son souffle chaud jaillir de sa bouche tandis qu’elle ne s’exprime plus que par onomatopées.
Le 27 est une porte en bois rouge, une couronne de Noël y est suspendue. Est-ce qu’ils sont seuls ? Est-ce qu’ils sont là ?
Annette avait un frère un peu plus jeune qu’elle. Jules a deux cousins. Et si c’étaient eux qui m’ouvraient la porte ?