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J’enlève mon gant droit et je frappe trois coups brefs. Rien. Je frappe à nouveau.

Et si, à trois jours de Noël, Magnus et Ada étaient partis dans un fjord ou quelque chose comme ça ? Mais vu que je n’ai aucune idée de ce qu’est un fjord je n’arrive pas à me projeter d’images mentales de Magnus et Ada. Et s’ils étaient morts et qu’on n’en ait rien su ? Mais non, puisque j’ai intercepté la carte de Noël et le chèque qu’ils ont envoyés à Jules la semaine dernière. Ils n’ont pas pu mourir en une semaine. Quoique… Il suffit d’un matin pour mourir.

Un homme ouvre : Magnus en pyjama. Jules avec cinquante ans de plus. Mêmes sourcils, même regard, même bouche, même visage émacié, même taille. J’observe ses mains, ses doigts plus longs que des cigarettes russes. S’il tirait une taffe, je pourrais m’évanouir sur le trottoir tant il ressemble à mon frère. Même ses cheveux blancs ressemblent à ceux de Jules : la même touffe indomptée.

– Bonjour, je suis Justine, la cousine de Jules.

Cristelle répète après moi, en suédois : Bonjour, je suis Justine, la cousine de Jules.

51

14 juillet 1984

Les jumeaux l’attendent sous la tonnelle, avec leurs nouvelles fiancées. Armand rentre de l’usine à pied. Il est midi cinq. Il a commencé à 4 heures du matin. Les après-midi d’été, après sa sieste, il s’occupe du jardin. Puis, à 21 heures, il se couche.

Aujourd’hui, c’est le 14 Juillet. Ça vaut le coup de travailler les jours fériés, ça compte double. Encore dix ans à tirer, et ce sera la retraite. Il en profitera peut-être pour voyager. Il n’a jamais vu la mer.

Lorsqu’il est à cinquante mètres de la maison, il entend les voix de Christian et Alain résonner dans le jardin. Il entend les rires des nouvelles fiancées. Il pousse le portail qui ne grince plus. Pourtant, il aurait juré que ce matin encore, il grinçait. Qui a graissé les gonds ?

Avant d’aller embrasser ses fils, il a pénétré dans la fraîcheur de la maison. Il se savonne les mains dans l’évier de la cuisine. Il frotte ses doigts contre le gros savon de Marseille, enfonce ses ongles dedans.

Il croise son reflet dans le miroir. Ses tempes grisonnent. Depuis son enfance, on l’appelle « l’Américain » à cause de sa belle gueule. Longtemps, il a eu horreur de ce surnom. Comme s’il sous-entendait que sa mère avait fricoté avec un soldat à la Libération. Et puis il s’y est fait. Au boulot, quand un collègue lui demande, Comment ça va l’Américain ? il n’y prête plus attention. C’est comme ça par ici, les gens ne savent pas s’appeler par leur prénom. Ils réinventent l’état civil avec des sobriquets.

Il a faim.

Eugénie a fait un couscous de la mer. C’est le plat préféré d’Alain. Le bouillon mijote au ralenti sur le gaz de la cuisinière. Il soulève le couvercle, respire et ferme les yeux. Il fait durer le plaisir. Le plaisir qui le sépare de ses deux garçons. Il les serrera dans ses bras dans quelques minutes.

Depuis qu’ils sont partis vivre à Lyon, le temps lui semble long et la maison démesurément grande. Avoir deux garçons pendant dix-huit ans, deux garnements qui cassent de la vaisselle à l’unisson, puis du vide. Des pièces que l’on n’allume plus que pour faire la poussière. Mais ce qui lui manque le plus, ce sont les balades à vélo du dimanche matin. La fierté de monter des cols, la transpiration qui mouille le tee-shirt de ses fils, leurs nuques, leurs sourires, semblables. Avoir deux garçons pour le prix d’un. Même si Alain est plus téméraire que Christian, plus bavard, aussi.

Il passe à travers le rideau à franges et ressort de la maison. Il ne les a pas vus depuis Noël. Sept mois, c’est long. Depuis qu’ils travaillent « dans la musique », ils ne prennent plus le temps de rentrer à Milly. Il avance vers eux. Longe son potager, remarque que les feuilles des tomates jaunissent prématurément pour la saison.

Il ne la voit pas tout de suite. Elle lui tourne le dos. Seuls ses cheveux d’or font l’effet des miroirs qu’il utilise pour éblouir les oiseaux dans les arbres fruitiers.

À sa vue, Christian déploie son 1,88 mètre pour le serrer dans ses bras. Il ferme les yeux pour mieux respirer l’odeur sucrée de son fils aîné de treize minutes. Puis c’est au tour d’Alain de lui taper dans le dos et de prononcer le mot papa.

Elle s’est levée à son tour. Sa frange est trop longue. D’un geste de la main, elle ramène ses cheveux de chaque côté du visage pour dégager son front. Sa peau est claire, presque blanche. Sa bouche cerise découvre des dents parfaitement alignées, aussi blanches que sa peau. On dirait qu’elles font un concours. Il lui serre la main et lui dit bêtement qu’elle a un accent à couper au couteau. Elle ne comprend pas ce que cela veut dire, il n’insiste pas. Lui tourne le dos, même. C’est au tour de Sandrine de se présenter. Enchantée.

Il se sert un verre de porto. Ne met pas de glaçons. Il a horreur de ça. Il repense à la mer. À la retraite. Au visage d’Annette. Qu’est-ce qui lui arrive ? D’habitude, il ne pense jamais comme ça. D’habitude, il ne pense pas. En tout cas, pas comme ça.

Quoi de neuf ? À la boutique, ça marche fort. Les jumeaux se lancent dans l’import-export. La mode est au single de trente minutes. La musique anglaise cartonne. De toute façon c’est la meilleure. Alain compose entre deux clients pendant que Christian s’occupe de la compta. Annette a quitté la Suède et va vivre en France pour restaurer des vitraux. Des quoi ? Tu sais, ces fenêtres bariolées de Jésus dans les églises. Ah, des vitlaux. Ils ont besoin d’une jolie fille pour vendre les disques, ça attire la clientèle, ça tombe bien, Sandrine les a rejoints. Le week-end, Annette est avec nous. Ah oui papa, on a une grande nouvelle. On va se marier. Comme mon frère a fait sa demande à Sandrine, j’ai fait la mienne à Annette, enfin, c’est d’abord moi qui ai fait ma demande à Annette, je ne veux pas qu’on me la vole, tu comprends ? On se mariera le même jour, ça vous fera l’économie d’une tenue pour le mariage, on se mariera à Milly, pas question que ce soit à Lyon, maman tu nous prépareras ton couscous de la mer, mais non, il n’y aura pas trop de monde, non, juste les parents d’Annette et la mère de Sandrine, pas de tralala. Vous restez longtemps ? Une quinzaine de jours. Il est bon ton couscous maman. Tes petits plats me manquent. C’est quoi la spécialité, là-bas, chez vous en Suède ? C’est quoi spécialité ? Ce que vous mangez, le plat du jour. L’été, des écrevisses. Le reste de l’année, du hareng, du saumon. Est-ce que le saumon est un poisson de mer ou d’eau douce ? Les deux, il croit. Le saumon passe de l’une à l’autre.

Armand pense que même si Annette lui parlait en suédois, il la comprendrait.

Des filles, Armand n’en a pas rencontré beaucoup. Avant Eugénie, il en a fréquenté une. Elle n’était pas très jolie, mais elle avait un beau sourire. Ça n’a pas duré. Et puis, il y a eu Eugénie, il a très vite demandé sa main à son père. Il lui a fait la cour rapidement comme s’il fallait se débarrasser d’un fardeau. Comme s’il fallait qu’une femme lui dise oui pour qu’ensuite il soit tranquille. Qu’il puisse s’asseoir sur n’importe quel banc et respirer. Même s’il ne s’est jamais assis sur le moindre banc. Son truc, c’est la selle du vélo. Comme si se marier était le passage obligé pour entrer dans la vraie vie, celle des adultes, un couloir à prendre pour sortir de l’enfance.

À la maison, il n’y avait qu’un frère. À l’école, il n’y avait que des garçons. Au travail, il n’y a que des hommes. Quant à Eugénie, elle a toujours été une femme. Jamais une fille.