Sa nuit a été agitée, blanche. Pourquoi dit-on « nuit blanche » ? La sienne a été noire. Hier soir, il s’est couché plus tôt que d’habitude, pour éviter d’être à nouveau assis près d’« elle » au dîner.
Ce matin, déjà, son parfum avait envahi la maison. Les murs s’étaient imprégnés d’elle. Ils avaient avalé son odeur. Pourtant, il jurerait que ce parfum n’est pas en bouteille mais qu’elle est née avec.
Mais qu’est-ce qui lui arrive ? Il repense aux anciennes fiancées d’Alain. Il en a fréquenté une un peu plus d’un an, elle est venue dormir à la maison quelques fois. Une dénommée Isabelle. Un jour, il l’a quittée pour une autre. Une Catherine, il croit. Puis il y a eu une Juliette. Non, il confond. Celle-là, c’était celle de Christian. Des filles qui passaient un week-end ou un soir à la maison, qui venaient chercher les jumeaux. Des filles un peu trop parfumées. Il se souvient d’une qui avait filé ses collants noirs. Il avait trouvé ça vulgaire. Contrairement à Eugénie, il n’en a jamais rien eu à faire des petites copines de ses fils. En fait, il n’en avait jamais rien eu à faire des filles en général. Il avait bien aimé Eugénie mais pas aimé.
Chaque fin d’année, elle repérait les épouses de ses collègues qui le reluquaient au repas organisé par le comité d’entreprise. D’après elle, il y en avait une tripotée. La jalousie de sa femme le faisait sourire intérieurement, mais il se contentait de hausser les épaules sans desserrer les lèvres.
Il n’a jamais été aussi heureux de quitter la maison. Non, pas heureux, soulagé. Il se sauve, presque. Il n’est que 3 heures. Il est en avance. Ce n’est pas grave. Plus rien n’est grave, à part « elle ». La future femme de son fils. La fille venue de Suède. Ce matin, il a le sentiment qu’une tumeur s’est nichée en dedans de lui. Et, tandis qu’il marche vers son usine, il sait que plus rien ne sera jamais pareil. Tiens, il n’avait jamais remarqué ce mur de briques qui précède l’usine.
Au travail, sur les métiers à tisser, il ne voit qu’elle. Ce ne sont plus des imprimés qui se profilent, mais son visage, son sourire et sa voix. D’ailleurs, il se demande pourquoi son fils Alain compose pendant des heures. Quand on a une fiancée avec une telle voix, il suffit de l’écouter. Chacune de ses syllabes ressemble à un air d’opéra. Même s’il n’y connaît pas grand-chose en opéra. Il n’en a vu qu’un seul dans sa vie, à la télé, Madame Butterfly.
Hier soir, quand il a embrassé ses fils avant de monter se coucher, il a vu sa nuque. Elle était penchée en avant. Elle avait posé un livre sur la table du petit salon et, tandis qu’elle lisait, sa main gauche caressait son bras droit dans un geste machinal. Il est resté prostré. Regardant sa nuque dégagée, ses cheveux ramenés dans un élastique rose assez sophistiqué. Et sa main qui remontait et descendait le long de son bras. Et maintenant, maintenant qu’il est là, face aux métiers à tisser qui font presque le même mouvement qu’elle en accéléré, il ne revoit que sa main, son bras, sa peau blanche comme de la craie.
Il soliloque en silence. Mais qu’est-ce qui m’arrive ? Qu’est-ce qui m’arrive ? Je suis complètement cinglé. Un vieil engin qu’une jeunesse chamboule. Que la tête tourneboule. Mon pauvre vieux tu es pathétique. Reprends tes esprits.
Pourtant, à midi, il ne rentre pas chez lui. Parce qu’il n’a plus de chez lui. Sa baraque, son potager, son buffet, sa clôture, tout ça, plus rien ne lui appartient.
Le contremaître lui dit : Ça va, Armand ? Il est 13 heures, faut rentrer chez vous mon vieux. Il a raison, je suis vieux. J’ai mille ans. Cinquante printemps le mois prochain, mais où sont-ils passés ? Qu’est-ce que j’en ai fait ?
Quand il finit par arriver à la maison, Eugénie lui annonce que les garçons et leurs fiancées sont partis pour la journée. Pour un peu, il la prendrait dans ses bras et la ferait tournoyer. Comme dans un bal où ils ne sont jamais allés danser parce que, à peine mariés, Eugénie était enceinte et qu’il a fallu mettre les bouchées doubles.
Leurs fils en ont profité pour eux. Eux, ils sont sortis, ont fait la bringue. Des filles, ils en ont connu beaucoup. Une nouvelle fille par semaine. Et Armand les a toujours regardées comme on regarde une jolie photo de paysage sur un magazine avant de tourner la page.
– Pourquoi tu rentres si tard du boulot ? lui demande Eugénie. Attends, je vais réchauffer les restes du couscous. T’as pas l’air dans ton assiette depuis hier.
Après manger, il pénètre dans la chambre d’Alain. Eugénie est passée par là, rien ne traîne. Le lit est parfaitement bordé. Le lino brille. Aux murs, des posters qu’Alain n’a jamais dépunaisés. Téléphone, ACDC et Trust. Une tirelire en forme de coffre-fort et un globe terrestre sont abandonnés sur son bureau d’étudiant. Quelques portraits de lui et de son jumeau.
Armand ne les a jamais confondus, contrairement au reste du monde. Une question de regard. L’un frondeur, l’autre réservé, et ce depuis l’enfance. On a beau sourire et se moucher de la même manière, tout est dans le regard.
La petite valise d’Annette est posée dans un coin. Entre l’armoire et la table de nuit. Elle est rose. Armand n’avait jamais vu de valise rose. Décidément, ces Suédois ne font rien comme les autres. Ils fabriquent des filles extraordinairement belles, des élastiques sophistiqués et des valises roses. Il ouvre la fermeture Éclair. Depuis hier, il est devenu un étranger, une nouvelle personne, quelqu’un qu’il ne connaît pas. Quelqu’un qui ouvre une valise en cachette. Quelqu’un qui cherche un parfum.
Ses vêtements clairs sont parfaitement pliés. D’ailleurs, ce ne sont pas des vêtements mais de toutes petites choses légères et douces. Rien de comparable avec les robes qu’Eugénie range dans son placard.
Il referme la valise d’un geste brusque, comme une gifle. Dans treize jours ils repartiront à Lyon. Il ne la reverra plus avant Noël. Et, connaissant Alain, d’ici là, il l’aura remplacée par une autre. Une qui ne lui fera plus aucun effet, comme avant.
Pendant les treize jours qu’il reste à tuer, Armand fait des heures supplémentaires. Quand il rentre en milieu d’après-midi, il se couche, épuisé. Évite les repas du soir, prétextant des maux de tête.
Eugénie appelle le médecin derrière son dos le septième jour. Armand accepte de se faire ausculter de mauvaise grâce. Le toubib décèle une légère déprime, quelque chose comme du surmenage. Armand refuse l’arrêt maladie qu’il lui propose. Rester chez lui est impensable. Il la croise suffisamment comme ça. Dans l’escalier, dans le jardin, devant la maison. L’autre jour, elle lui a même emprunté son vélo pour aller faire un tour. Elle a posé son cul sur sa selle. Il a sciemment laissé le vélo sous la pluie pendant deux jours jusqu’à ce qu’Eugénie le rentre dans l’abri de jardin en râlant.
Elle porte à chaque fois des tenues différentes qu’Armand pourrait réciter par cœur. Même s’il n’ose pas trop la scruter. Mais un seul coup d’œil suffit pour qu’il l’imprime. Pour qu’elle se grave dans son cerveau. Et ensuite, il a beau poser les yeux ailleurs, essayer de s’enfoncer d’autres images dans le crâne, c’est elle qui prend toute la place. En un seul regard, il parvient à retenir chaque pore de sa peau. C’est comme un don qu’il s’ignorait. Sa mémoire ne lui sert plus qu’à retenir Annette.
Et puis, c’est ridicule de penser que d’ici Noël Alain l’aura remplacée. Elle est irremplaçable.
Le vide. Entre la fin de l’été et ce jour de Noël 1984, il n’y a eu que du vide. L’absence.
Pour lui changer les idées, cet après-midi, Eugénie lui a fait emballer les cadeaux. Des cadeaux pour les jumeaux, pour Sandrine et pour « elle ».