Il a commencé par ceux des jumeaux. Deux pull-overs qu’Eugénie a tricotés et qu’ils ne porteront jamais et deux chapeaux hauts de forme, au cas où ils en auraient besoin pour leur mariage. Oui, parce que ça y est, ils ont retenu une date, ce sera pour février prochain.
Et Alain ne « l’ » a pas remplacée.
Le papier qu’il utilise pour emballer le cadeau des jumeaux représente des branches de houx. On ne voit pas les épines à l’extrémité des feuilles. Pourtant, elles lui piquent les doigts. Il a ce sentiment que plus rien n’est doux, sans aspérité. Que même l’air qu’il respire lui fait mal. Il ne sait pas pourquoi cela lui arrive, à lui.
Tomber amoureux de la petite amie de son fils est abject. Pour l’instant, il ne pense pas au suicide. Dans sa famille, on ne se suicide pas. On se réfugie dans le passé ou on allume la télé. Il ressasse son enfance, son adolescence, ses jeunes années avec Eugénie, les côtes à vélo avec les garçons quand ils se foutaient encore des filles et qu’ils passaient leurs après-midi à gonfler des chambres à air, à dégraisser et rincer les chaînes, à lubrifier les pédales et les plaquettes de freins, à polir les cadres avec un chiffon découpé dans un vieux pull.
Dès qu’il arrive au présent, il retourne dans le passé ou il allume la télé. C’est sa façon à lui de se foutre en l’air, de se jeter dans un précipice qu’il revisite en boucle.
Les enfants arrivent demain. Avant, c’était sa phrase préférée. Aujourd’hui, c’est la pire qui lui est donnée d’entendre.
Avant, quand le téléphone sonnait, il se précipitait pour répondre, rien que pour entendre un de ses fils prononcer le mot « papa ». Maintenant, il s’enferme quelque part jusqu’à ce qu’Eugénie ait raccroché.
Pendant la période de Noël, l’usine ferme. Il ne pourra pas se sauver dans la nuit à 3 heures du matin et laisser traîner la journée. Il sera obligé de la croiser dans l’escalier, la cuisine, le salon, sur le palier. De toute façon, avec un peu de chance, ils repartiront aussitôt pour s’occuper de la boutique. En période de fêtes, les gens s’offrent beaucoup de musique.
À présent, il emballe le cadeau des fiancées. Des camées en pendentifs. Il les met dans de petites boîtes et les enveloppe dans le papier-cadeau du houx sans épines. Il trouve que pour des jeunes femmes, un camée fait vieillot. Mais il ne dira rien à Eugénie, il y a suffisamment d’agitation comme ça dans la maison, bien qu’elle soit silencieuse.
Le soir du réveillon, quand il la voit descendre de la voiture d’Alain, caché derrière les volets de sa chambre, il la trouve encore plus belle dans ses habits d’hiver.
Eugénie leur ouvre la porte en chemise de nuit. Ils arrivent de Lyon. Il est presque minuit. Ils vont se coucher sans rien avaler. On fêtera Noël demain midi. Il entend leurs pas et leurs voix résonner dans l’escalier. La porte des chambres se fermer. Puis plus rien. À part Eugénie qui débarque dans le lit où il fait semblant de dormir, les pieds glacés. Elle les colle contre son pyjama rayé.
Il est 11 heures quand Annette débarque dans la cuisine le lendemain matin. Seule. Ils sont seuls. Eugénie est partie acheter la bûche et le pain tranché. Les jumeaux et Sandrine dorment encore.
– Bonjour Armand.
Il est en train d’ouvrir les huîtres : il les ouvre machinalement, verse le jus de mer dans l’évier et pose l’huître ouverte dans un plat. D’ici midi, elle aura refait son eau et sera délicieuse. C’est le secret. La laisser refaire son eau après l’avoir ouverte.
– Bonjoul Annette.
Elle se met sur la pointe des pieds pour l’embrasser. Il tient son couteau dans la main droite. Il respire son front, puis le haut de sa tête. Il ferme les yeux pour ne pas perdre l’équilibre.
– Comment ça va depuis l’été ? demande-t-elle en se servant un bol de lait chaud qu’Eugénie a laissé sur le feu.
Son accent suédois claque comme un fouet. Il ne parvient pas à lui répondre. Il la regarde enlever la peau qui recouvre la casserole de lait brûlant. À l’aide d’une cuillère en bois, elle la retire en se mordant les lèvres. Puis, sans prévenir, elle lève la tête et le fixe en lui faisant un de ses sourires adorables.
– C’est drôle, Armand, vous mettez des ailes dans vos phrases.
– Oui.
– Ça va, Armand ? Vous êtes très pâle.
– Ça me letourne d’ouvlir ces huîtres… Il palaît qu’elles sont encole vivantes quand on les avale.
– Oh. Faut pas faire si ça vous fait ça.
Elle trempe les lèvres dans son bol, souffle, retrempe.
– Faut jamais faire quelque chose si vous avez pas envie, Armand.
Elle a reposé son bol et le dévisage presque.
Il la dévisage à son tour.
– Vous êtes marié depuis longtemps avec Eugénie ?
– Je ne sais plus.
Elle se met à rire.
– Comment, vous savez plus ? Vous êtes toujours dans la dune comme Christian.
– Dans la lune.
Il quitte la cuisine où l’air est devenu irrespirable. En sortant, il croise Eugénie qui rentre de courses.
– T’as fini d’ouvrir les huîtres ?
– Pas tout à fait.
On passe au salon.
Cette année, Eugénie a acheté une guirlande clignotante. Du coup, elle a baissé les lumières pour que ça fasse de l’effet.
Ils prennent l’apéritif dans la pénombre : du champagne dans les coupes qui datent de leur mariage. Armand croque des cacahuètes salées pendant qu’Alain leur parle du chiffre d’affaires de la boutique qui a explosé. Mettre Sandrine derrière la caisse a été une idée lumineuse. Du coup, ça lui laisse du temps pour composer. Il a envoyé ses enregistrements à une maison de disques à Paris.
Armand ne voit plus que le visage d’Annette disparaître et apparaître. Pas une bonne idée cette guirlande clignotante.
On passe à table.
Armand rallume le plafonnier, il se fait houspiller par Eugénie. Annette monte les escaliers quatre à quatre puis redescend avec une ribambelle de bougies qu’elle dispose sur la table et allume en grattant des allumettes. Puis elle éteint le plafonnier.
– C’est magnifique mon amour, lui murmure Alain.
Et c’est vrai que c’est magnifique. Armand découvre la salle à manger qu’il connaît depuis vingt ans sous un autre angle. Comme sa vie.
Annette ne touche ni aux huîtres ni au foie gras, tandis que les garçons dévorent et qu’Armand en est déjà à son troisième verre de vin. Eugénie le regarde bizarrement. Il se sert un quatrième verre. Les enfants parlent de leur mariage. Ce sera donc en février.
C’est l’heure des cadeaux.
Sandrine tend un paquet doré à Eugénie.
– De la part d’Annette et moi.
Eugénie a du mal à détacher le ruban qui l’entoure et articule des mots inaudibles quand elle découvre un foulard Hermès. Elle ne sait pas quoi en faire. Elle le regarde comme si on venait de lui tendre un nouveau-né. Au lieu de le mettre sur ses épaules, elle le range précautionneusement dans sa boîte. Puis Annette se tourne vers Armand et lui souffle :
– Ça, c’est de ma part.
– Melci.
Il sent qu’il rougit comme une fillette. Annette lui a offert un coffret contenant des films de David Lean. Brève rencontre, Les Grandes Espérances, Vacances à Venise, Le Docteur Jivago, La Fille de Ryan, Lawrence d’Arabie, Les Amants passionnés, Heureux mortels.
Quand il l’embrasse pour la remercier, il frissonne comme à la veille d’une mauvaise grippe.
Les garçons se promènent avec leur chapeau haut de forme dans la maison. Alain imite Jean-Paul Belmondo dans Le Magnifique. Sandrine et Annette, leur camée autour du cou, rient de bon cœur. Annette ne sait pas qui est Jean-Paul Belmondo.