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Il tourne à nouveau les pages de Paris Match. Qu’est-ce qu’il peut bien comprendre à ce qui se raconte là-dedans ? Et surtout, qu’est-ce que ça peut bien lui faire ? Lui qui est si loin du monde, de nous, de lui. Saurait-il faire la différence entre un tremblement de terre en Chine et un dans sa cuisine ?

– Je me souviens de son chien. On aulait dit un loup.

Louve… Pépé se souvient de Louve.

– Tu te souviens de Louve ! Mais alors, tu dois te souvenir d’Hélène !

Il se lève et quitte la cuisine. Il a horreur que je lui pose des questions. Il a horreur de sa mémoire. Sa mémoire ce sont ses enfants, il l’a jetée dans les cercueils le jour où il les a mis en terre.

J’ai envie de lui demander s’il se souvient d’une mouette qui vivait dans le village quand il était petit. Mais je sais déjà qu’il me répondrait : Une mouette ? Comment je poulais me souvenil d’une mouette… Y en a pas dans la légion.

8

Le jour du Seigneur, Bijou, la vieille jument, emmène Lucien et son père à Tournus, Mâcon, Autun, Saint-Vincent-des-Prés ou Chalon-sur-Saône. Les destinations changent avec les saisons. Il y a plus de morts et moins de mariages en hiver.

Lucien accompagne son père devant les grandes orgues de la région. Il est devenu sa canne blanche, le dirige et l’installe devant les claviers. C’est ce que faisait Emma, avant. Sa mère qui n’est jamais revenue de sa balade en voiture.

Lucien assiste aux messes, aux mariages, aux baptêmes et aux enterrements.

Pendant qu’Étienne joue ou accorde, Lucien reste à ses côtés et observe la foule qui prie et chante.

Lucien n’est pas croyant. Il pense que la religion, c’est juste la beauté de la musique. Un truc pour asservir les gens. Il n’a jamais osé le dire à son père et récite le bénédicité chaque soir sans broncher.

Étienne n’a jamais voulu enseigner le braille ni la musique à son fils. Il a toujours eu peur que cela lui porte malheur. Il a supplié Lucien de pratiquer tout ce dont est privé un non-voyant, comme pour exorciser la menace de la cécité. Comme pour la faire fuir. Pour rassurer son père, Lucien fait du vélo, de la course à pied et de la natation.

Il fréquente l’école municipale où il apprend à lire et à écrire comme les autres enfants. Mais, contrairement à Étienne, Lucien a le sentiment qu’un jour, cela ne lui servira plus à rien. Alors, il a appris le braille tout seul, en cachette, en écoutant les leçons qu’Étienne dispensait à ses élèves.

Vers l’âge de treize ans, Lucien accompagne son père à Paris. Il va se réapprovisionner en nouveaux livres chez son cousin. Durant ce séjour, Lucien consulte un spécialiste qui lui observe longuement le fond de l’œil. Le médecin est catégorique : Lucien ne porte pas le gène de la maladie de son père. Il a hérité des yeux de sa mère. Étienne exulte. Lucien fait semblant d’exulter.

Un jour, ce sera son tour de marcher avec une canne blanche et c’est pour cette raison que sa mère est partie. Un jour, les autres ne l’appelleront plus « le fils de l’aveugle », mais « l’aveugle ». Il deviendra dépendant à son tour de celui ou de celle qui fera tout à sa place. C’est pour cela qu’il a appris le braille sans le dire à personne.

Depuis que sa mère est partie, Lucien sait tout faire les yeux fermés. Récurer les casseroles et les sols, remonter l’eau du puits, désherber, aller jusqu’au potager, couper les bûches, porter les bouteilles, monter et descendre les escaliers. La maison qu’ils habitent son père et lui est toujours plongée dans l’obscurité. Lucien tire sciemment les rideaux sans faire de bruit pour que son père ne l’entende pas. C’est pour cela que toutes les plantes crèvent. Manque de lumière.

À son retour de Paris, avec des malles remplies de nouveaux livres en braille qu’il subtilisera un à un à son père, Lucien ne changera pas ses habitudes.

9

– Raconte-moi une histoire.

– Je croyais que tu n’aimais pas mes histoires de vieux.

Jules grimace. Tire une taffe et recrache la fumée en faisant des ronds contre mon papier peint. Il est en train de me faire écouter Subzero de Ben Klock, DJ résident du Berghain à Berlin, me dit-il. J’ai souvent le sentiment de vivre avec un extraterrestre.

Quand j’ai trouvé mon travail aux Hortensias, Jules a crié. C’est la première fois que ça arrivait. Chez nous, personne n’a jamais crié. Sauf la télé.

Je crois que ce qui l’a le plus contrarié, c’est que je travaille à cinq cents mètres de la maison. Pour Jules, réussir sa vie c’est quitter Milly. En septembre, après le bac, il partira à Paris. Il n’a que ce mot-là à la bouche : Paris.

– Ouvre la fenêtre. Je supporte pas l’odeur de ton tabac.

Il déplie son 1,87 mètre et entrouvre la fenêtre de ma chambre. Je l’aime. Même si parfois je le soupçonne d’avoir honte de nous, sa famille, je l’aime. À chaque fois qu’il bouge, je l’aime encore plus. On dirait un danseur avec des mains de pianiste. On dirait qu’il est tombé du ciel et que pépé l’a ramassé dans son jardin. Qu’il n’est pas de Milly mais d’une grande capitale où il aurait grandi entre un père astronome et une mère agrégée de lettres. Il a tellement de grâce que ce sont les choses qui dansent autour de lui. C’est plus que mon frère. Peut-être parce que ce n’est pas mon frère. Pourtant, il fait du bruit quand il marche, il ne range rien, il est égoïste, lunatique, prétentieux et dans la lune. Et il fume comme un pompier, surtout dans ma chambre.

Même si je n’avais pas de môme, je crois que je m’en foutrais parce que je l’ai, lui. Il est beau comme c’est pas permis. Je lui dis souvent que ça devrait être interdit d’être aussi beau. Je l’embrasse tout le temps. Comme si je rattrapais les bisous que nos grands-parents ne lui ont pas donnés. Chez nous, les bisous se font du bout des lèvres en échange d’un cadeau, d’un anniversaire ou d’un Noël. C’est jamais gratuit. Tout ça, à cause d’une putain de ressemblance qui n’est jamais arrivée. En plus, je crois que pépé et mémé ne pouvaient pas becqueter Annette, la mère de Jules. Mémé n’aime pas les blondes, quand elle en voit une à la télé, elle a un rictus. Un rictus invisible à l’œil nu mais moi, dans cette famille, j’ai l’œil habillé.

Jules a perdu ses parents quand il avait deux ans. Jules pense que son père était plus riche que le mien, que les études qu’il fera à Paris, ce sera grâce à l’argent que l’oncle Alain, héros de son imaginaire, avait sur son compte en banque lorsqu’il s’est tué. La vérité, c’est que l’oncle Alain était fauché. Et que c’est l’argent que j’ai économisé sou après sou depuis que je travaille aux Hortensias qui servira à payer ses études. Mais ça, je préférerais crever plutôt qu’il le sache. Je gagne 1 480 euros par mois. Un peu plus quand je fais des gardes. Je mets 600 euros sur un compte tous les mois. J’ai déjà économisé 13 800 euros pour lui. Je donne 500 euros à pépé et mémé pour les aider. Et mon treizième mois, je le dépense au Paradis.

Jules veut devenir architecte, et je suis sûre que plus tard, quand il construira des châteaux, il ne viendra plus nous voir. Et que s’il revient ici une fois par an, il le fera pour lui mais pas pour nous. Je connais sa façon de fonctionner par cœur. Je pourrais même la réciter.