Le 26 au matin, Annette doit repartir. Seule. Elle rentre en Suède pour fêter le nouvel an avec sa famille. Pour qu’Alain profite encore de ses parents, elle ne lui a pas demandé de l’accompagner à l’aéroport de Lyon. Elle a réservé un taxi qui l’attend déjà. Alain et Annette s’embrassent devant la maison.
En la regardant disparaître à l’intérieur du taxi, caché comme le voleur qu’il est devenu, Armand se dit qu’il ne la reverra plus jamais. À cet instant, il en a la certitude. Elle ne reviendra pas en France. La France n’a pas le monopole de l’Enfant Jésus. Elle n’a fait que passer. Elle n’épousera jamais Alain. Elle fera ses vitraux dans un autre pays. Des vitraux, il y en a partout. Elle va rencontrer quelqu’un d’autre, là-bas. Ça se voit à son regard. Pas comme celui de Sandrine quand il se pose sur Christian. Elle ne reviendra jamais.
Le 2 janvier prochain, à 4 heures du matin, il reprendra le chemin de l’usine et, avec le temps, il oubliera.
52
Patrick et Jo sont venus me chercher à l’aéroport Saint-Exupéry. Étrangement, j’étais presque déçue que ce ne soit pas Je-ne-me-rappelle-plus-comment, enfermé dans une veste à carreaux improbable.
Je ne peux rien leur dire. Ce que j’ai appris de la bouche de Magnus, je n’en parlerai jamais à personne. Pendant qu’il déversait des flots de mots à Cristelle, il me semblait entendre les mots d’Annette. Ceux qu’elle avait confiés un soir à son père sous le sceau du secret quand elle était revenue en Suède.
Il y a deux choses que j’ai apprises au contact des anciens. Deux choses immuables qu’ils me répètent d’année en année, de chambre en chambre, de service en service :
« Profite de la vie, elle passe vite. »
« Ne dis jamais un secret. Même à ton frère, ton enfant, ton père, ta meilleure amie, un inconnu. Jamais. »
Je leur tends une boîte de Daims au chocolat en improvisant une histoire à dormir debout : les grands-parents de Jules n’étaient pas là. J’ai rencontré leurs voisins de palier qui parlaient français et qui m’ont dit que Magnus et Ada avaient quitté la Suède depuis deux ans pour vivre au Canada.
Jo me dit que c’est bien, que de toute façon je me prends trop la tête avec cette histoire. Mes parents sont morts dans un accident de la route, c’est malheureux mais c’est comme ça, et quand on a vingt et un ans, on pense à l’avenir, rien qu’à l’avenir.
Pendant qu’elle parle, Patrick hoche la tête comme les faux chiens qu’on pose sur les plages arrière des voitures. Ce que j’aime le plus chez ces deux-là, c’est leur amour.
J’ai honte de leur avoir menti, mais qu’est-ce que j’aurais pu faire d’autre ? Je ne peux pas trahir Annette. Et comme je ne suis pas sûre qu’elle repose en paix, je ne veux plus faire de bruit.
Mes paupières sont lourdes, j’ai envie de dormir. Je revois les rues de Stockholm, les canaux glacés, Noël dans les vitrines, les buveurs de bière, la neige. Le parfum des bullars trempés dans le thé servi par Magnus et Ada. Leurs beaux visages, leurs larmes aussi, me suppliant de persuader Jules de leur écrire, de les voir, de leur pardonner. Et Cristelle, son bonnet vert bouteille vissé sur la tête, traduisant les mots, me répétant, Vous êtes notre seul espoir de réconciliation avec Jules.
– Juju, Juju, réveille-toi !
J’étais en train de rêver. Jules se mariait, je tenais la traîne de la mariée dont je ne voyais pas le visage, et quand enfin elle se retournait, c’était Janet Gaynor.
Nous sommes arrivés. Patrick a garé sa voiture devant chez pépé et mémé. Il fait déjà nuit. Il doit être 17 h 30. Il y a de la lumière dans la cuisine et dans la chambre de Jules. Demain, il faudra que je fasse leurs cadeaux. Nous sommes à deux jours de Noël.
Je n’ai pas envie de rentrer dans cette maison toute seule. Encore endormie, je propose à Jo et Patrick de venir boire un verre. Ils ne peuvent pas, Jo est de garde cette nuit, elle prend son service dans une heure.
– Justine, il faut que je te dise quelque chose.
Tout à coup, Jo a l’air grave. Elle ne m’appelle jamais Justine, toujours Juju. Du coup, Patrick aussi a l’air grave. Ces deux-là ne peuvent pas avoir l’air grave séparément.
– Qu’est-ce qu’il y a ?
– Hélène Hel a été transférée aux urgences la nuit dernière.
53
Edna accouche d’une petite fille le 30 mars 1947 à une heure du matin. La petite fille se présente par le siège, l’accouchement dure soixante-douze heures. Simon/Lucien ne lui lâche pas la main, il la laisse mordre, insulter, crier, pleurer, supplier. Dès que le nouveau-né pousse son premier cri, Edna perd connaissance. Elle abandonne.
Lorsqu’elle rouvre les yeux, Edna voit Simon/Lucien près de son lit, leur bébé dans les bras. Il observe l’enfant comme s’il cherchait une trace, une empreinte, quelque chose de familier sur son visage. Lucien ne sourit pas à sa fille, il la questionne du regard.
– Simon, comment veux-tu l’appeler ? lui demande Edna.
Il répond sans réfléchir :
– Rose.
– Pourquoi, Rose ?
– C’est l’odeur que je préfère. Je m’en souviens. C’est l’odeur que je préfère, répète-t-il.
Quelques mois après la naissance de Rose, ils déménagent dans le Finistère à L’Aber-Wrac’h, route des Anges. Là où la mer est folle à lier et lave tout, plusieurs fois par jour, entre le soleil et la pluie, les esprits se perdent, courent se mettre à l’abri.
C’est ce qu’Edna veut. Se mettre à l’abri. Ne jamais croiser de visages familiers. Ou une personne qui aurait reçu le même courrier qu’elle, accompagné du portrait de Lucien Perrin crayonné.
Simon/Lucien a trouvé du travail dans une conserverie. Edna est infirmière dans un établissement scolaire. Elle s’est sciemment éloignée de toute institution médicalisée. À cause du portrait.
Vis-à-vis de sa fille, Edna ressent la même violence de sentiment qu’envers son mari, celui de l’avoir volée à une autre. La nuit, quand elle se lève pour la bercer, elle culpabilise. Elle pense que Rose pleure parce qu’elle appelle sa véritable mère. Et quand ses bras ne la calment pas, que ses mots doux et ses caresses ne parviennent pas à étouffer son chagrin, elle a envie de la jeter par la fenêtre, de la mettre dans un train ou dans une enveloppe sur laquelle elle écrirait : Café du père Louis, place de l’Église, Milly.
Edna préférait avant. Quand elle n’avait que deux hommes à aimer : Simon et le fantôme de Lucien. Depuis la naissance de Rose, elle a l’impression qu’Hélène se rapproche de jour en jour.
Edna voudrait les éloigner davantage. Partir à l’étranger. Tant qu’ils resteront en France, ils seront en danger. Elle pense de plus en plus à l’Amérique. Là où tout est possible, là où il y a des clandestins, des étrangers, des usurpateurs, comme elle. Une nouvelle langue à apprendre, à parler, à écrire, c’est peut-être en ça que réside la guérison de l’homme qu’elle aime. Car il s’enfonce peu à peu dans une dépression silencieuse. Il passe des heures à fouiller dans sa tête vide de passé en lisant et relisant des romans qu’il pense avoir déjà lus, avant sa blessure. Il pose des questions aux murs du salon – où et quand ? Mais il n’obtient que du silence, autour de lui rien ne fait plus jamais écho. Alors il monte se coucher, la tête pleine de trous. Seule Rose parvient à le faire rire vraiment. Un rire vrai, un rire qui fait du bruit, qui vient du corps, là où il lui reste une infime réserve de joie.