Parfois, Edna se demande s’il est possible qu’un homme amoureux reproduise celle qu’il aime trait pour trait avec une autre. Il lui semble qu’en grandissant, Rose ressemble parfois à Hélène. Une folie qu’Edna porte en elle comme un nouveau rhésus sanguin. Depuis la naissance de sa fille, elle paye le mensonge comptant. Alors qu’avant, il y avait des heures de paix. Des heures brèves, mais sereines. En cauchemar, elle revoit Hélène derrière son comptoir, elle revoit son regard qui se pose sans jamais s’attarder.
Quand elle se réveille, Edna ne sait pas. Edna ne veut pas savoir. Ne veut pas se souvenir. Elle ouvre les fenêtres et laisse le vent du large emporter les mauvaises pensées qui s’accrochent aux rideaux de la chambre où elle et Simon ne font plus l’amour.
54
Hélène est dans le coma. Sa bouche et son nez sont dissimulés sous un harnachement complexe de tuyaux reliés à un respirateur artificiel. Sa main et son bras gauches sont perfusés et diverses solutions coulent dans ses veines au goutte-à-goutte. À cet instant, je voudrais avoir fait médecine pour lui sauver la vie.
Rose lui caresse la main. Une femme se tient près d’elle. Elle ne fait pas partie du personnel hospitalier, elle ne porte pas de blouse. Roman est assis à l’autre bout de la chambre, le regard perdu. Quand j’ai frappé à la porte, c’est lui qui a dit : Entrez.
Rose prononce mon prénom, Justine.
La femme me regarde et me sourit. Roman se lève et s’approche de moi pour m’embrasser. C’est la première fois qu’il m’embrasse. Ses joues sont froides. Comme si c’était lui qui arrivait de l’extérieur, et non moi.
La femme que je ne connais pas s’approche de Roman. Rose m’embrasse à son tour et me dit :
– C’est si gentil d’être venue, je croyais que vous étiez en vacances.
Roman ne me laisse pas le temps de répondre :
– Justine, je vous présente ma femme, Clotilde. Clotilde, je te présente Justine. C’est la jeune femme dont je t’ai souvent parlé, celle qui s’occupe d’Hélène dans sa maison de retraite.
Clotilde me sourit à nouveau. Je la salue poliment. Pourtant, je rêve de hurler : Mais comment peut-on porter un prénom aussi moche ! ? Elle est exactement comme je l’imaginais : parfaite de partout. On dirait une publicité pour Grace Kelly.
Je m’approche d’Hélène. Je ne la reconnais pas. Si Rose et Roman n’étaient pas là, je me dirais que je me suis trompée de chambre. Ça y est, Hélène est vieille. Elle ressemble aux autres. La vie l’a lâchée.
J’approche ma joue de ses cheveux. Je la respire. Pour la première fois, il fait nuit sur sa plage. Il n’y a personne. Ni femme, ni enfant, ni homme, ni serviette. Il ne fait pas froid. L’air est même doux. La mer est calme. Hélène n’attend pas Lucien et la petite, les yeux fixés sur l’horizon ou sur un roman d’amour. Elle s’est endormie. La lune est haute. Et pleine.
Quand je me retourne, Rose, Roman et Clotilde ne sont plus là. Ils ont quitté la chambre. Comme tous les habitants de la plage d’Hélène. Nous sommes toutes les deux hors saison.
Pour la première fois de ma vie, je me sens seule au monde. Je voudrais mourir à sa place. Je voudrais partir. Voir Lucien la première.
Je sors le cahier bleu de ma poche. Je peux commencer à lire les derniers chapitres à Hélène. Ou peut-être, les premiers.
– T’as quel âge mon papa ?
Rose lui pose la question en lui tordant le nez. Ça la fait rire. Elle est légère comme une plume. Lucien la serre dans ses bras. Il vient de pleuvoir. Le chemin qui mène à la maison est une immense flaque.
– Je ne sais pas.
Elle met sa petite tête dans son cou. Il sent son souffle sur sa peau. Il lève la tête et observe la valse des oiseaux. Les goélands guettent le retour des chalutiers.
Lucien et Rose ont du vent dans les cheveux, Lucien, des trous dans la tête. Des nuages qui peuvent ressembler à des monstres.
– T’es triste, papa ?
Lucien tire sur ses yeux en forçant son sourire.
– Non, j’ai les yeux qui tombent.
Il la hisse sur ses épaules, elle tend ses deux petits bras pour imiter les ailes d’un avion, il se met à courir jusqu’à la porte de leur maison.
Courir, sa fille sur les épaules, le vent dans les narines, l’odeur de la terre qui se mélange aux embruns, la pluie qui pique la peau comme des aiguilles à coudre, c’est bon.
Ils n’ont pas pu partir pour l’Amérique. L’administration française ne leur a pas fourni de papiers. L’amnésie ne rentre dans aucune case et Lucien/Simon n’existe pas assez pour obtenir un passeport.
Les rires de Rose le délestent. Il fait le bruit d’un moteur d’avion avec ses lèvres, pour un peu, ils s’envoleraient.
Quand il pousse la porte, il a un mouvement de recul. À l’intérieur, les matelas des chambres sont retournés et éventrés, les armoires vidées, les casseroles et assiettes renversées. Les sacs de farine et de sucre ont été éparpillés sur le sol de la cuisine.
Rose est trop petite pour comprendre ce qu’il s’est passé, elle répète juste les mots qu’elle a entendus dans la bouche de sa mère : C’est le désordre.
Edna se comporte de plus en plus bizarrement. Ses crises de larmes peuvent durer des heures, il lui arrive de plus en plus souvent de disparaître plusieurs jours de suite. Mais de là à tout saccager dans la maison, ce n’est pas possible. Même les plinthes ont été arrachées.
Une heure plus tard, deux gendarmes relèvent des traces de pas, expliquent à Lucien que beaucoup de maisons ont été visitées ces derniers temps. Lucien est mal à l’aise, il ne saurait dire pourquoi, mais il n’aime pas la présence de ces hommes en uniforme sous son toit.
Après leur départ, Rose s’amuse à ramasser les objets sur le sol pour aider son père. Parmi le linge, les conserves et les bouteilles, elle rassemble de vieux journaux pour les mettre dans le poêle. Elle les place sur le tas de bois car elle n’a pas le droit d’ouvrir la porte du poêle toute seule. Lucien fait le ménage, il essuie et balaye. Il aime faire ce geste. Enlever la poussière. Il voudrait tant pouvoir faire la poussière de sa tête.
Rose monte jouer dans sa chambre.
Lucien ouvre la porte du poêle et place quelques bûchettes à l’intérieur. Il prend des feuilles de papier journal, les froisse et s’apprête à gratter une allumette lorsqu’il voit la photographie. Celle d’une forêt de bouleaux. Il défroisse la feuille. Il reconnaît cette photographie. Il la tenait dans sa main quand il est arrivé à la gare.
Tout lui revient brusquement. Le dispensaire, la main d’Edna, des feuilles dans une boîte en carton, sa main blessée de les avoir trop serrées, la salle de soins, des pansements, une odeur nauséabonde, le coma.
Il les avait oubliées. Où étaient-elles ? Pourquoi les retrouve-t-il en Bretagne, chez lui, le jour d’un cambriolage ?
On frappe à la porte.