Il remarque que toutes les feuilles de papier qu’il serrait dans sa main gare de l’Est sont posées sur le tas de bois. Ensemble. Réunies. Il les observe, les renifle. Ce sont des journaux étrangers.
On refrappe avec insistance.
Lucien va ouvrir. Les deux gendarmes encadrent un jeune homme qui porte une casquette et une barbe de quelques jours.
Lucien est pris d’un vertige. Il se retient à la porte. Pourquoi est-il si mal face à ces hommes en uniforme ?
L’un des gendarmes dit :
– Nous tenons notre voleur.
Mais Lucien ne l’entend pas. Il n’entend plus rien. Il oriente une feuille de journal en direction du jeune homme.
– Où l’avez-vous trouvée ?
Un des officiers répond :
– À proximité de la gare, il tentait de prendre la fuite.
– Ce n’est pas à vous que je parle, dit Lucien sèchement. C’est à lui.
Lucien tend toujours la feuille de journal en direction du jeune homme, qui paraît de plus en plus penaud. Lucien est terriblement impressionnant avec sa gueule balafrée et ses yeux pénétrants.
– Où avez-vous trouvé ces feuilles ? insiste-t-il.
– C’est pas moi, m’sieur. J’suis innocent.
Le deuxième gendarme sort une chaîne en or de sa poche. Lucien reconnaît immédiatement le bijou. La médaille de baptême d’Edna. Le pendentif – une Vierge Marie – fait un mouvement de balancier dans les doigts de l’officier de police.
– Reconnaissez-vous cet objet, monsieur ? Nous l’avons trouvé sur cet individu.
– Je l’ai pas volée ! C’est ma mère qui me l’a donnée !
Lucien fixe le voleur. Embarrassé, ce dernier se dandine d’un pied sur l’autre, reniflant bruyamment.
– Cet objet ne m’appartient pas.
La réponse de Lucien surprend plus le type à la casquette que les deux brigadiers. Ils insistent tour à tour, mais Lucien maintient sa déclaration : il n’a jamais vu ce bijou. Il ne lui appartient pas. Ni à lui, ni à sa compagne.
– Justine, on s’en va ?
Pépé est derrière moi. C’est lui qui m’a emmenée aux urgences. Il n’a pas voulu que je conduise, j’étais trop paniquée. Je n’arrêtais pas de crier : Pourquoi est-ce que son cœur lâche juste au moment où je pars deux jours ! Deux jours seulement ! Pourtant, je sais bien que souvent les résidents se rendent malades quand un proche s’absente.
Est-ce à cause de moi qu’Hélène est tombée dans le coma ? Est-ce que je suis punie d’être allée en Suède fouiller dans le passé d’Annette ? d’avoir forcé Magnus à parler ?
Jules m’a demandé si c’était bien mon petit week-end à Lyon, j’ai dit, Oui, trop bien. S’il connaissait la vérité, il me tuerait probablement.
Pépé est debout derrière moi, il a enlevé sa casquette. En le voyant ici, dans cette chambre d’hôpital, je pense que cela fait des années que je ne l’ai pas vu ailleurs que dans sa maison ou son jardin. Il a l’air gêné, gauche.
Entre nous le silence. Entrecoupé par le bruit des machines.
– Comment va madame Hel ? me demande-t-il.
– Elle est dans le coma.
Il ne dit plus rien, il fixe Hélène.
– Pépé, tu la connais ?
– Qui ?
– Hélène, tu la connais ?
– De vue, peut-êtle. J’étais petit quand ils tenaient le bistlot.
C’est la première fois qu’il répond à une de mes questions avec autant de mots : 11. Sans compter le trait d’union et l’apostrophe.
J’ouvre mon cahier bleu et reprends ma lecture comme si pépé n’était plus là. De toute façon, a-t-il jamais été là ?
Lucien retrouve le jeune voleur quelques heures plus tard, devant le comptoir d’un bistrot près du port. Il a l’air perdu dans ses pensées. Quand il relève la tête et qu’il voit Lucien se diriger vers lui, il pense que ce dernier est venu pour lui filer une rouste. Par réflexe, il pose les mains sur la tête pour se protéger des coups que Lucien pourrait lui mettre.
– J’ai rien fait, m’sieur.
– Où avez-vous trouvé ces feuilles de journaux ? lui demande Lucien.
Le jeune homme recommence à se dandiner d’un pied sur l’autre. Mais pourquoi est-ce que ce type s’intéresse tant à ces feuilles de chou alors qu’il a mis la maison à sac ?
Lucien le fixe. Jamais il ne le lâchera avant de savoir. Il a l’air cinglé avec ses yeux anormalement bleus. On dirait deux ampoules de couleur comme sur les manèges des fêtes foraines.
– Derrière une plinthe… dans votre cuisine… J’ai cru que c’étaient des billets de banque, une vraie déception.
Lucien marque un temps.
– Comment vous appelez-vous ?
Décidément, ce type est bizarre.
– Charles, m’sieur.
Lucien le fixe toujours.
Le jeune homme fouille alors dans sa poche et en retire la chaîne d’Edna. Il la lui tend, à regret.
– Gardez-la, Charles, lui dit Lucien. Pour votre fiancée.
– J’ai rien du tout, m’sieur. Alors une fiancée, vous imaginez.
Charles remet tout de même la chaîne dans sa poche.
– Enfin, on sait jamais.
Quand Edna rentre du travail, elle étouffe un cri. Simon n’est plus le même homme. On dirait qu’il a grandi tant il s’est redressé. Il est encore plus beau ce soir. Plus beau que ce matin quand ils se sont dit au revoir, bonne journée.
– J’ai trouvé des mots, lui dit Lucien en la regardant droit dans les yeux.
– Des mots ?
Edna est surprise par le propre son de sa voix, blanche.
– Des mots que j’ai écrits sur ces journaux. Pourquoi tu les avais cachés ? Pourquoi ?
Edna va s’asseoir et répond comme pour elle-même :
– Je ne sais pas. Je ne me rappelle pas.
Il lui tend les feuilles qu’elle n’a pas brûlées. Qu’elle aurait dû brûler.
– Le braille, tu connais ?
– Oui, répond Edna. C’est l’alphabet des non-voyants.
– Je ne sais pas pourquoi, mais je sais le lire. Et je pense que j’ai écrit à quelqu’un.
– Quelqu’un ?
– Une femme avec un oiseau dans la bouche. Et puis, il y a un endroit aussi. Un café avec une pancarte, « Fermé pour congés ».
– Tu veux bien me…
Elle trébuche sur les mots. Tente de prendre une voix naturelle, mais son cœur bat trop fort.
– Tu veux bien me lire ces phrases ? finit-elle par lâcher dans un souffle.
Lucien déplie les feuilles avec soin. Il touche le papier en fermant les yeux et se met à lire à haute voix :
– « Mon amour, la première fois que je t’ai embrassée j’ai senti un battement d’ailes contre ma bouche. J’ai d’abord cru qu’un oiseau se débattait sous tes lèvres, que ton baiser ne voulait pas du mien. Mais quand ta langue est venue chercher la mienne, l’oiseau s’est mis à jouer avec nos souffles, c’était comme si on se le renvoyait de l’un à l’autre. »