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Edna ne l’écoute plus. Il l’aimait. Il était amoureux d’elle. Continuer ? Le ramener là-bas ? Rester ici avec la petite ? Sans lui ? Attendre demain matin et lui dire la vérité : en 1946, j’ai reçu un courrier, « quelqu’un » te cherche… ?

Le séparer de sa fille ? Retourner à Milly ? Parler à Hélène ? Voir ce qu’elle est devenue ? Vivante ? Morte ? Remariée ? Mère et amoureuse d’un autre homme ? La tuer et s’enfuir pour vivre à nouveau ?

Est-ce qu’on vole un homme comme un billet de banque ? Est-ce qu’on va en prison quand on enlève la vie d’un homme à une femme ?

Se suicider. Et dans la lettre qu’elle laisserait, elle écrirait : Hélène Hel, Café du père Louis, place de l’Église, Milly.

Et ma vie à moi, à quelle adresse se trouve-t-elle ? Est-ce que je vis ? Non. Le laisser vieillir sans jamais rien dire. De toute façon, il est trop tard.

La voix de Lucien la sort de sa torpeur. C’est la troisième fois qu’il pose la même question, accroupi devant elle pour être à sa hauteur :

– Est-ce que tu sais quelque chose de moi que je ne sais pas ?

– Non.

Une infirmière entre dans la chambre.

Pépé n’a pas bougé. Je vois à la tête qu’il fait qu’il est déçu que j’interrompe ma lecture. D’un geste qui se veut affectueux, il me presse l’épaule. Sa maladresse me fait mal. Au sens propre comme au figuré.

L’infirmière remplace la poche vide d’une perfusion. Elle nous sourit et jette un coup d’œil au cahier bleu qui est grand ouvert sur mes genoux.

– Vous avez raison de lui faire la lecture, elle entend tout.

Elle quitte la chambre. Pépé s’est assis dans un coin, les bras croisés, il semble perdu dans ses pensées. En le regardant, je me demande pourquoi on tombe amoureux. Moi qui passe mes journées à écouter des histoires, je suis bien placée pour savoir que l’amour ne supporte aucune explication.

– Continue ta lecture, me dit-il.

Juin 1951. Entre la gare de Milly et le café du père Louis, Edna ne croise personne. Dans le village, un soleil de plomb fait taire la brûlure des rues. Tout est silence : les arbres, les trottoirs, les murs. Les volets des façades sont fermés. La réverbération du soleil sur les pavés est aveuglante. Edna traverse la place de l’Église en observant son ombre, s’étonnant presque d’être faite de chair et d’os. Personne en terrasse.

La salle du café est vide. Il est 15 heures. Rien n’a changé depuis la dernière fois. La porte principale et les fenêtres sont grandes ouvertes. Personne. À croire que la sieste a touché toutes les âmes. Seul le bruit d’une machine à coudre, un ronronnement de chat. « Elle » est là, retranchée dans sa remise, dirigeant un morceau de tissu sous l’aiguille. Edna reste sur le pas de la porte. Il suffirait de faire quatre pas pour « lui » parler ou quatre en arrière pour retourner d’où elle vient, sans rien dire.

Une mouche lui frôle l’oreille. De la sueur coule entre ses narines et sa lèvre supérieure, dans l’empreinte de l’ange. Elle s’essuie du revers de la main en pensant à cette légende qui raconte que l’on saurait tout de sa vie avant de naître et qu’un ange poserait son doigt sur la bouche du bébé pour qu’il se taise, le marquant dans sa pulpe au-dessus de la lèvre. Si elle avait tout su, elle n’aurait pas laissé l’ange poser son doigt, elle aurait tout simplement renoncé à cette vie.

La machine à coudre s’est arrêtée. La chienne qu’elle a vue la dernière fois débarque comme un mirage. Elle halète, la tête baissée et les yeux mi-clos, vaincue par la chaleur. L’animal renifle vaguement Edna de loin, puis s’allonge sur le sol de tout son long sans la lâcher du regard. Hélène apparaît. Elle porte une robe noire. Derrière le bar, elle fait couler de l’eau et s’asperge le visage. Quand elle aperçoit cette cliente debout, près de la porte, elle attache un tablier autour de ses hanches en la saluant. Ses yeux se sont-ils agrandis depuis la dernière fois ? Son visage semble dévoré par le bleu de ses yeux. Comme celui de Lucien.

– Qu’est-ce que je vous sers ?

Edna est toujours debout à l’entrée.

– Je sais où est Lucien, répond Edna. Maintenant, il s’appelle Simon.

Edna n’avait pas prévu de dire ces deux phrases. Elle voulait s’asseoir, prendre le temps, le jeune serveur boiteux devait être là, elle aurait pu observer, se fondre parmi les clients, attendre la fermeture, peut-être même la tombée de la nuit. Mais non. La chaleur qui s’est abattue sur le pays a fait qu’elles se retrouvent face à face, sans témoin.

Hélène dévisage Edna, dont les paroles résonnent encore dans la pièce vide. Les bouteilles, les verres, les tasses, les tables, les chaises, le comptoir, les miroirs, la photo de Janet, le flipper se renvoient les mots comme une balle : je sais-où-est-Lucien-maintenant-il-s’appelle-Simon.

Hélène, muette, scrute les lèvres fines et rouges d’Edna.

– Voilà son adresse.

Elle lui tend un morceau de papier. Elle n’a pas bougé. Elle est toujours debout, immobile, à l’entrée du café, elle ne parvient pas à franchir une barrière invisible.

Hélène s’approche d’Edna. Elle observe l’infirmière comme si elle allait disparaître d’une minute à l’autre. Elle prend le papier, le déplie et le regarde en faisant semblant de lire pendant quelques secondes. Jamais, au grand jamais, elle n’avouerait à cette inconnue qu’elle ne sait pas lire. Elle relève la tête et demande :

– Comment savez-vous que c’est lui ?

– J’ai reçu votre avis de recherche, accompagné du portrait.

– Mais… c’était il y a longtemps.

Edna baisse les yeux et la voix.

– Il a été grièvement blessé. Mais il va mieux à présent.

– Vous êtes sa femme ? demande Hélène.

– Oui.

Choquée, Hélène prend une chaise pour s’asseoir.

– Où est-il ?

– Chez nous. Avec notre fille.

– Pourquoi êtes-vous venue ?

Edna ne répond pas. Elle quitte le bistrot et disparaît aussi vite qu’elle est apparue. Avalée par la lumière crue du jour.

Il se passe au moins une heure entre son départ et l’arrivée du petit Claude. Hélène, assise sur sa chaise, plantée au milieu du bistrot, serre le papier dans ses mains. La salle du café est toujours vide. À croire que dans le monde, plus personne n’a soif alors qu’il fait une chaleur à crever.

Claude a du mal à comprendre ce qu’Hélène lui raconte, une grande femme, très maigre, celle de Lucien, les cheveux noirs, qui s’appelle Simon, grièvement blessé, une petite fille, me dire qu’il n’est pas mort. La chaleur empêche Claude de penser, de comprendre les mots hachurés que sa patronne et amie débite. Hélène finit par lui tendre un papier qu’il lit à voix haute : « Route des Anges, L’Aber-Wrac’h. »