Lucien ouvre la porte. Hélène ne se rappelait pas qu’il était aussi grand. Il a beaucoup changé. Il ressemble à un homme maintenant. Ils avaient presque le même âge tous les deux et à présent, elle réalise qu’elle a l’air beaucoup plus jeune que lui. Ses cheveux ont foncé. Une profonde cicatrice lui barre le visage, de la tempe gauche à son lobe droit en déformant son nez. Ses immenses yeux bleus la fixent. Il recule légèrement pour la laisser entrer comme s’il l’attendait.
Ses jambes ont du mal à la porter. Elle s’est bêtement faite belle, par vanité. Elle n’aurait jamais dû. Elle aurait dû savoir qu’il avait changé, elle aurait dû savoir qu’il ne fallait pas se maquiller. Que ce n’est pas une fête qu’ils s’apprêtent à vivre mais l’enterrement de leur jeunesse. En pénétrant dans cette maison inconnue, où les portraits de Rose semblent se multiplier à l’infini, elle se demande s’ils n’auraient pas mieux fait de mourir tous les deux le jour de l’arrestation. Partir avec Simon sous les balles des Boches pour ne jamais vivre cet instant. On peut tout imaginer des cruautés de la guerre. Que son homme revienne mort, blessé, amputé, paralysé, fou, méchant, violent, alcoolique, jaloux, invivable, traumatisé, défiguré, mais jamais on ne peut imaginer qu’on va le retrouver dans une autre maison, dans une autre vie, avec une autre femme.
– On se connaît.
Lucien vient de prononcer ces trois mots. Elle ne saurait dire si c’est une question ou une affirmation. Sa voix s’est un peu voilée. Elle a du mal à croire que cette scène est réelle, qu’elle est face à Lucien, qu’il n’est jamais revenu parce qu’il a fait le choix d’une autre maison, d’une autre vie, d’une autre femme.
Autour d’elle, il n’y a que les objets qu’il doit frôler ou utiliser chaque jour. Elle se fait l’effet d’une étrangère qui a trop longtemps attendu un inconnu.
– Oui, on se connaît.
– La mouette, c’est vous ?
– Elle est à moi.
Il la dévore des yeux. Elle a le sentiment qu’il la caresse. Elle est en train de revivre l’été 36 sans qu’ils se touchent. Un été à l’envers, comme dans un cauchemar.
– Comment tu m’as retrouvé ? demande-t-il.
– Je ne voulais pas venir, c’est un ami qui m’a obligée.
Il la regarde de haut en bas. Elle se force à sourire alors que chaque parcelle de son corps sanglote, même la robe qu’elle porte, même ses chaussures neuves qui lui compriment les chevilles. Il fixe ses mains tremblantes qui s’accrochent à une petite valise bleue qu’elle finit par lui tendre.
– Voilà quelques affaires. Des livres, des chaussures et les chemises que tu aimais porter. Ce sera peut-être démodé.
Lucien prend la valise sans la lâcher du regard. Lucien est incapable de lui demander pardon, incapable de lui avouer qu’il ne se souvient pas d’elle. Comment a-t-il pu oublier cette femme ? Il avait le droit de perdre la mémoire mais pas cette femme.
D’habitude, quand Edna rentre chez elle, la radio est toujours allumée, mais pas ce soir. Rose essaie d’ouvrir une valise bleue qui est posée sur le sol de la cuisine, mais ses petites mains ne parviennent pas à soulever les deux languettes de l’attache. Dès qu’elle l’aperçoit, Edna comprend qu’Hélène est venue. Elle se rappelle les lettres que Simon/Lucien a écrites : « Toi, tu avais fait le nécessaire pour les provisions et moi, la valise bleue. Je l’ai posée sur le sol de notre chambre. La Méditerranée sur le parquet. Une flaque bleue remplie de romans que je t’ai lus. »
Cela faisait longtemps qu’Edna attendait cette visite, elle pensait qu’elle aurait lieu plus tôt. Déjà six mois qu’elle est allée au café donner leur adresse à Hélène Hel, six longs mois, plus de 180 jours et nuits à appréhender. Repartirait-il avec elle ? La reconnaîtrait-il ? Cela faisait six mois qu’elle se préparait à retrouver la maison vide.
Rose semble déçue par le contenu de la valise, quelques livres, de vieilles paires de chaussures datant d’avant-guerre et trois chemises blanches. Pas de quoi s’amuser.
Simon apparaît en haut de l’escalier.
– Tu n’écoutes pas la radio ? lui demande bêtement Edna, ne trouvant rien d’autre à lui dire.
– Non, je n’ai pas le cœur.
Il descend l’escalier pour embrasser sa fille. Edna est en train d’observer les chemises blanches.
– C’est quoi cette valise ? demande-t-elle.
– Je l’ai trouvée.
– C’est drôle, on dirait que les chemises sont à ta taille.
Lucien prend une des vieilles godasses encore dans la valise et l’enfile.
– Oui, et regarde, dit-il, cette chaussure me va aussi bien que la pantoufle de vair à Cendrillon. Comme dans un conte de fées sans fée.
– Pourquoi dis-tu ça ?
– Y a des turbots pour le dîner, je vais les vider, répond-il.
Il déteste le poisson. Il déteste le manger mais aussi le vider, le cuisiner, toucher les écailles, couper la tête. L’odeur du poisson mort lui donne la nausée.
Rose imite son père, elle enfile l’autre chaussure en riant aux éclats.
Claude attendait Hélène devant l’abbaye de Notre-Dame-des-Landes. Il était assis sur un banc de pierre, observant une grappe de gosses jouer au foot. Quand elle s’est approchée, le vent a défait ses cheveux et le ruban qui les maintenait s’est envolé vers l’océan. En la regardant s’approcher de lui, il a pensé qu’il n’était jamais tombé amoureux d’elle. Au café, les clients le charriaient depuis des années, Allez le cht’i Claude, avoue que t’en pinces pour ta patronne ! Non, il l’aimait comme on aime une grande dame, une femme qui récure les sols, coud et lit Le Silence de la mer sans faire de différence.
Il n’était tombé amoureux qu’une seule fois, d’une cliente qui avait fréquenté le café chaque jeudi matin pendant deux ans.
Le jeudi matin, c’était jour de marché à Milly, après avoir fait ses courses, elle venait boire un verre au café du père Louis. Son père buvait toujours un café et elle, une grenadine à l’eau. Claude mettait tout son cœur quand il lui versait sa grenadine et gardait son verre caché dans un tiroir, sous le bar. Il le lavait séparément des autres et l’essuyait avec un chiffon doux pour y faire entrer le plus de lumière possible. Quand elle buvait, l’espace de quelques secondes, il ne respirait plus, trop occupé à l’observer avaler le liquide rouge. Il bénissait les jours de marché où il faisait chaud : il la resservait jusqu’à ce qu’elle étanche sa soif sans aucun supplément. Elle s’installait sur la terrasse et il lui faisait de l’ombre avec un parasol qui lui était destiné. Elle ne lui souriait pas comme elle souriait aux autres, Claude en était sûr, elle aussi était amoureuse de lui. Ça se voyait à la manière dont elle le cherchait du regard depuis la place de l’Église avant d’arriver au bistrot. Elle apparaissait toujours vers 11 heures, accompagnée de son père. Leurs minutes étaient comptées. Ils arrivaient par l’autobus de 9 h 45, remplissaient leurs paniers, buvaient un verre et repartaient par celui de 11 h 40. Chaque jeudi, Claude vivait vingt minutes de grâce, et cela valait des années de bonheur conjugal, pensait-il. Surtout en cette période d’après-guerre où l’on se réveillait en s’étonnant d’être encore vivant. Quand elle repartait, il ne vivait plus que pour le jeudi suivant.