Un jeudi matin, elle n’était pas venue, son père était seul. Claude avait pensé qu’elle était souffrante. Le jeudi suivant non plus. Le troisième jeudi, Claude osa demander au père s’il fallait préparer le verre de grenadine pour la demoiselle, ce à quoi le père répondit, Non, Marthe est partie travailler à Paris chez un notaire. Claude faillit s’évanouir : il la perdait le jour où il apprenait son prénom, cela le bouleversa doublement. Marthe ne revint jamais au café et les jeudis de Claude se mirent à ressembler aux autres jours de la semaine. Qu’il fasse beau ou qu’il pleuve n’avait plus aucune importance pour lui. Le verre resta longtemps dans un tiroir, puis, un jour de grand ménage, il rejoignit les autres verres sur les étagères.
Quand il a remarqué qu’Hélène ne portait plus la valise bleue, Claude a compris que c’était bien Lucien qui vivait dans la maison qu’on leur avait indiquée. Il avait insisté pour venir et pour qu’elle sache, mais en la voyant approcher, sa paire de chaussures neuves à la main, avec un air terriblement malheureux qui déformait les traits de son visage, il avait regretté.
Tous deux ont repris l’autobus, et Claude n’a posé aucune question à Hélène. Elle finirait par tout lui raconter quand ils rentreraient.
Sur le chemin du retour qui a duré plus de quatorze heures, Hélène a regardé le ciel à maintes reprises en lui répétant : Je ne comprends pas pourquoi la mouette ne revient pas avec moi. Elle n’a plus rien à faire là-bas.
Le jour de son retour de Bretagne, c’est le regard de Louve qui a le plus attristé Hélène. Comme si la chienne avait compris qu’elle ne verrait jamais son maître. Hélène redoutait le moment où elle se retrouverait face à son lit. Depuis l’arrestation, elle y avait toujours dormi avec l’espoir de Lucien, un espoir qui la tenait au chaud. Désormais, ses nuits seraient froides, même si Louve dormait à ses pieds.
Hélène n’a pas eu le cœur de vider la partie gauche de l’armoire où toutes les affaires de Lucien étaient suspendues dans le temps, pantalons, caleçons, gilets, eau de Cologne. Elle verrait plus tard. Pour l’instant, elle n’ouvrirait plus que la partie de droite, celle de ses robes.
Le soir même, Lucien a rangé la valise bleue derrière la commode de leur chambre. Edna lui en a voulu. LEUR chambre plutôt qu’une pièce annexe comme la cave, le grenier ou la remise. Il voulait garder près de lui cette Méditerranée qui avait été le témoin privilégié de l’autre amour. Au milieu de la nuit, Edna l’entendait se déchaîner. Comme un animal tapi dans un coin, un animal maléfique et cruel qui finirait par la noyer.
Pour se rassurer, elle avalait des comprimés de morphine et se racontait des histoires… Il n’est pas reparti avec elle, il a décidé de rester avec moi, c’est son choix, il m’a regardée tendrement avant-hier soir à 21 h 05, quand il m’a embrassée la semaine dernière avant de partir travailler, sa bouche a presque touché la mienne, il m’a souri au dîner, il y a dix jours, il m’a demandé si je n’avais pas froid et a posé un châle sur mes épaules avant même que je réponde. Edna consignait tous les signes de cet amour probable dans son carnet émotionnel.
Un dimanche matin, quelques semaines après la visite d’Hélène, Lucien a ouvert la valise bleue sur le lit. Il en a longuement observé le contenu sans le toucher. Edna l’épiait, cachée derrière la porte. Elle se disait que quand il en aurait terminé, elle changerait les draps. Puis il a sorti tous les livres de la valise, l’a refermée et l’a à nouveau rangée derrière la commode. Il a posé les livres par terre près d’un fauteuil, en a ouvert un premier au hasard, puis un deuxième et s’est mis à les lire tour à tour et à les relire chaque jour. Il devait y en avoir une vingtaine. Dont une dizaine de Georges Simenon.
À partir de ce jour-là, à peine était-il rentré du travail qu’il retrouvait son fauteuil et ses livres. Il avait la tête d’un explorateur qui découvre une planète inconnue et qui cherche coûte que coûte les preuves d’une vie antérieure.
À partir de ce dimanche-là, Edna a cessé de se raconter des histoires.
Lucien revoyait Hélène dans l’embrasure de la porte. Il sentait son parfum de rose quand elle était entrée dans la maison. Petite femme gracieuse avec sa peau blanche, ses grands yeux et son ruban dans les cheveux. Il la revoyait, les lèvres tremblantes, s’accrochant à sa valise bleue comme au bastingage d’un bateau pour ne pas être emportée. Il ne revoyait qu’elle. Cela faisait six ans qu’il vivait aux côtés d’Edna dont il ne savait rien, dont l’abandon de soi semblait proscrit. Tout était retenu chez Edna, jusqu’à ses cheveux qu’elle tirait en un chignon impeccable. Alors qu’en quelques minutes, il lui avait semblé tout savoir de la Mouette. C’est ainsi qu’il la nommait en pensée puisqu’il ne connaissait pas son nom.
Tout. Il avait tout su d’elle dès qu’elle était entrée. Que le mot « délicatesse » était celui qu’elle préférait, qu’elle chantait en lavant la vaisselle parce qu’elle avait horreur de cela, qu’elle n’essuyait jamais les verres, qu’elle les faisait sécher sur le rebord de l’évier, qu’elle aimait faire l’amour au réveil, qu’elle était frileuse, qu’elle mangeait des pommes rouges, qu’elle portait des bas de laine, qu’elle aimait le vent, le soleil mais à l’ombre, les fêtes foraines, pisser dans l’herbe, rouler à bicyclette dans les flaques d’eau, jouer aux osselets, natter ses cheveux, la Suze, la couleur bleue, la pleine lune, nager, coudre, rire, marcher, rêver, le silence, les parquets qui craquent, l’eau chaude, la poudre de riz, les draps blancs, les robes noires, le parfum des roses, les bouquets de lavande dans les armoires, les grains de beauté, toucher les choses, qu’elle avait la gorge fragile, qu’au moindre coup de froid elle s’enrhumait, qu’elle avait de violents maux de tête et des règles douloureuses.
Tout. Pourtant, il ne se rappelait rien. Pas même d’où elle venait, ni même où ils vivaient. Car il avait vécu avec cette femme-là et, il en était certain, Edna le savait, pourquoi, il n’en avait aucune idée, mais elle savait, elle connaissait l’existence de la Mouette. Son regard sans cesse dérobé la trahissait.
La mouette du ciel était toujours là, comme une vieille amie, une ombre en plus les jours de soleil. Elle se posait souvent sur le toit de la maison et le suivait quand il partait travailler à la conserverie. Il n’aimait pas son travail, il puait trop le poisson. Il n’aimait pas sa vie. Il n’aimait pas sa sale gueule barrée par une cicatrice, qu’il rasait tous les matins dans le miroir de la salle de bains.
Seule Rose lui donnait le moyen de tenir. Rose, et les cigarettes dont il adorait avaler la fumée, le soir, en regardant un point fixe dans le ciel.
Un mardi après-midi où il avait quitté plus tôt le travail, sachant qu’Edna ne rentrerait pas avant le soir, il a ressorti la valise. Il a essayé les chemises blanches les unes après les autres en se regardant dans le miroir de la bonnetière. Dans le reflet de la glace, il n’a pas reconnu l’homme à qui elles avaient appartenu, mais il l’a envié.