Hélène a demandé à Claude d’écrire « À vendre » en noir sur un écriteau blanc. Avec du fil, des ciseaux et du ruban, elle a fabriqué une attache. Elle a accroché l’écriteau sur la porte du café. Claude lui a demandé si elle était sûre. Que deviendrait-elle après ? Elle lui a répondu qu’elle repartirait à Clermain avec Louve, chez ses parents. Ils n’étaient plus tailleurs et avaient vendu leur boutique, mais elle trouverait toujours des travaux de couture. Claude s’en était encore plus voulu de l’avoir emmenée à l’Aber-Wrac’h. Il avait fini par croire au retour de Lucien encore plus fort qu’elle. Depuis des années, lui aussi pensait qu’un jour il rentrerait dans le bar et s’installerait derrière le comptoir comme si de rien n’était. Il avait fini par croire à la croyance d’Hélène comme si c’était la sienne. Ce voyage avait anéanti tout espoir de retour.
À Milly, la nouvelle de la vente du café du père Louis fit l’effet d’une bombe. La plupart des hommes s’étaient rassemblés devant la porte pour s’assurer que ce n’était pas une fausse rumeur : Hélène Hel, LEUR Hélène Hel, vendait LEUR café ! Ils étaient tous là, les vieux, les jeunes, les retraités, les alcoolos, les actifs, les paysans, les courageux, les fainéants, les vétérans, les artisans, le curé, les ouvriers, les contremaîtres. Ce n’était pas possible. Comment pouvait-elle partir, les abandonner comme de vieilles chaussettes ? Qu’allaient-ils devenir sans elle, qui raccommoderait leurs pantalons et, les jours de la semaine, qui leur servirait à boire et à manger, qui les écouterait rabâcher, qui leur vendrait leur tabac, qui s’occuperait de Baudelaire, qui leur donnerait le tiercé dans l’ordre, qui leur sourirait comme elle souriait ? Ils avaient tous le sentiment de perdre le suc de leur matin, de leur midi, de leur fin du jour. Car rien n’était plus salutaire que ce jardin de bouteilles au milieu des tracas quotidiens, des soucis d’argent, des gosses, des femmes, du salaire qu’il fallait ramener, que de pousser la porte du café et de retrouver un vieux pote à qui raconter deux ou trois conneries. Le café du père Louis était le carrefour où ils se croisaient, se serraient la main, échangeaient sur l’usine, les livraisons, les bêtes, le patronat, les récoltes, les dernières nouvelles. L’hiver, il y faisait toujours chaud, Hélène elle-même veillait aux bûches. Et puis, ça sentait bon là-dedans : ou le fumet d’un plat unique servi à midi, ou une odeur de rose. Ce n’est pas parce qu’on se soûle un peu, que l’on n’aime pas le parfum des roses. La radio rythmait les secondes, les actualités, les chansons d’amour, une tasse ou un verre où tremper ses lèvres et la vie suivait son cours, plus légère, aussi légère qu’Hélène Hel, la femme idéalisée, qu’on aurait pu soulever du bout du doigt tant elle était menue.
Très vite, une terrible crainte traversa le village : qui serait le futur repreneur ? Jamais il n’aurait les yeux clairs, jamais il ne les raccompagnerait chez eux les soirs de cuite, jamais il ne leur raccommoderait quoi que ce soit, jamais il ne veillerait au feu, jamais. Qu’on en sorte vainqueur ou vaincu, on perd toutes les guerres, mais ils ne perdraient pas Hélène. Et si ce « repreneur » transformait leur café en garage ou en mercerie ? Très vite, les consommateurs firent courir le bruit dans toute la région que quiconque mettrait les pieds au café du père Louis à Milly pour faire une offre d’achat à sa propriétaire le regretterait amèrement (et l’on ne retrouverait sans doute jamais son corps).
Personne ne s’y risqua. Et Hélène ne sut jamais pourquoi personne ne racheta son bistrot. Comme si son écriteau était invisible. Écriteau qu’elle avait dû changer trois fois à cause des intempéries et des malveillants qui l’avaient arraché.
Début 53, Hélène finit par demander à Claude d’écrire « À vendre » sur la vitre de la porte mais cela ne changea rien, elle ne reçut aucune proposition.
Dans un premier temps, Claude avait écrit « À vendredi », sachant qu’Hélène ne s’en apercevrait jamais. Puis, pris de remords, il avait passé de l’essence de térébenthine sur le « di ».
– Justine, il est minuit. Il faut rentrer.
La voix de pépé me ramène au présent.
Je referme le cahier bleu juste après avoir embrassé Hélène. Je ne sais pas si elle m’entend lire sa vie.
Dans le couloir, Roman, Clotilde et Rose sont là. Je leur présente pépé. Roman me dit :
– Janet Gaynor a eu un oscar pour trois films, L’Heure suprême, L’Ange de la rue et L’Aurore. À l’époque, on pouvait récompenser la même actrice pour plusieurs rôles.
J’aurais préféré qu’il me dise, Justine, je vous aime et Clotilde n’a jamais existé. C’était une mauvaise blague. Et ce n’est pas Hélène qui est dans cette chambre, c’est un sosie. Hélène est partie faire un trekking au Népal.
Pour l’oscar de Janet Gaynor, je le savais déjà. Je sais même que les animateurs de Walt Disney se sont inspirés de son visage pour créer le personnage de Blanche-Neige. Je lui dis juste :
– Au revoir.
Il est une heure du matin. Et comme si le ciel rendait hommage à Janet, il neige un peu. Les essuie-glaces grincent. Pépé conduit à deux à l’heure.
– C’est toi qu’as éclit ce que tu lisais à madame Hel ?
– Oui.
– C’est bien.
– Merci.
J’ai envie de dire à pépé que je l’ai écrit pour le petit-fils de madame Hel dont je suis raide dingue, j’ai envie de lui dire que je suis allée en Suède et que Magnus m’a tout raconté, j’ai envie de lui dire que sur le toit des Hortensias il y a une mouette, j’ai envie de lui dire que je couche avec Je-ne-me-rappelle-plus-comment, j’ai envie de lui dire qu’un jour je suis rentrée trop tôt à la maison et que j’ai trouvé mémé habillée en plombier, j’ai envie de lui dire que Patrick et Jo s’aiment d’amour, mais au lieu de ça, je fais semblant de dormir.
Derrière mes paupières closes, les visages de Clotilde et d’Hélène se confondent. De temps en temps, j’ouvre les yeux pour observer le profil de pépé qui s’éclaire quand on traverse un village ou qu’on passe près d’un réverbère. Je ne pense qu’à Roman qui est marié et à Hélène qui s’approche de la fin. Je pense au désert qui m’attend au tout prochain virage. Et lui ? À quoi pense-t-il, mon pépé ? Ce pépé qui ne dit jamais rien. Qu’elle est revenue ?
Annette est revenue pour se marier avec Alain Neige le samedi 13 février 1985 à 15 heures à l’église de Milly. Il y avait des fleurs blanches dans ses cheveux blonds. Armand n’a vu que cela : une couronne de fleurs blanches. Il n’a pas vu la beauté de Sandrine accrochée au bras de Christian, il n’a pas vu Magnus emmener Annette, tremblante, vers l’autel, il n’a pas entendu les consentements mutuels, il n’a pas vu Eugénie essuyer une larme, il n’a pas entendu Imagine de John Lennon, après l’échange des alliances. Il a passé la journée dans un champ de fleurs blanches accroché à des cheveux.
Il ne saurait dire si, en quittant l’église, ils ont rejoint la maison à pied ou en voiture. S’il faisait froid ou très froid pour un mois de février. S’ils ont fait chanter les voitures en klaxonnant. Les mariés portaient la même tenue. Armand détestait qu’Eugénie les habille de la même façon quand ils étaient petits. Mais ce 13 février 1985, il n’a pas prêté attention à ce détail.