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Ils étaient quinze autour de la table de la salle à manger : Armand, Eugénie, Christian, Sandrine, sa mère, Alain, Annette, ses parents Magnus et Ada, le frère d’Annette et quelques amis des mariés.

Eugénie avait demandé à Armand de pousser les meubles. Pour l’occasion, elle avait mis une nappe blanche. Armand disait oui, Armand disait non, Armand souriait, Armand servait des verres de champagne, ou peut-être était-ce autre chose.

Ils ont mangé le fameux couscous de la mer. Eugénie avait commencé à le préparer la veille. Elle avait passé une partie de la nuit à égrainer la semoule comme le lui avait appris son amie Fatiha.

Magnus a fait quelques photos avec l’Instamatic de Christian. Puis ils ont dansé. D’abord les vieux, qui n’étaient pas tellement vieux, ensuite les jeunes, qui n’étaient plus tout à fait jeunes. Christian et Alain avaient enregistré des cassettes pour leur mariage. Des cassettes que Jules a toujours dans un des tiroirs de son bureau.

Quand les vieux se sont rassis, Alain a passé l’album de Prince Sign o’ the Times.

Ensuite, ils ont mangé une pièce montée qu’Annette et Sandrine ont découpée ensemble. Sur le sommet, quatre figurines en plastique représentant les jeunes mariés s’enlaçaient.

Annette a décroché un des couples en plastique et a léché la crème et le caramel sous leurs pieds.

En fin d’après-midi, les mariés un peu éméchés sont montés faire une sieste sans leurs femmes qui sont restées en bas avec les invités. Eugénie est retournée en cuisine pour préparer une grande soupe à l’oignon. Ada et Magnus l’ont aidée. Pendant ce temps, Annette a mis Angie, des Rolling Stones, puis elle a invité Armand à danser.

Pendant Angie, contre son corps, il a pensé, Je disparais. Il y a des gens qui partent, qui disparaissent du jour au lendemain. J’ai déjà vu ça dans une émission. Pendant Angie, il a senti sa petite main s’agiter comme un oiseau dans ses doigts. Il a ouvert la main, elle s’est échappée. La chanson était terminée.

La couronne de fleurs est tombée par terre. Armand l’a ramassée.

Annette s’est mise à pleurer et à rire en même temps, la morve coulait sur ses lèvres, elle reniflait en parlant suédois, et jamais Armand n’avait vu quelque chose d’aussi beau que cette morve qu’elle essuyait du revers de la main. Magnus est sorti de la cuisine, il a pris sa fille dans ses bras et l’a cajolée. Ensuite, elle est allée s’enfermer un long moment dans les toilettes. Personne ne s’en est aperçu, sauf Armand. Tout le monde a cru qu’elle était montée rejoindre son mari.

Pendant qu’ils mangeaient la soupe à l’oignon et qu’Alain racontait des blagues qui faisaient rire tout le monde, surtout son frère, Armand est allé dans les toilettes à son tour. Annette venait juste d’en sortir. Elle avait trituré des magazines de vente par correspondance et jeté des kleenex dans la petite poubelle liberty. Ils étaient encore tout imprégnés de larmes. Armand les a tous mis dans sa poche pour enfermer le chagrin d’Annette.

Il est resté debout devant les chiottes un long moment. Il aurait voulu rester là jusqu’à sa mort. Les deux mètres où elle venait de passer une heure lui feraient un caveau inespéré.

Il a baissé son pantalon et s’est assis sur la cuvette encore chaude. Il ne s’attendait pas à cette chaleur. Celle qu’elle avait laissée derrière elle. Il a fermé les yeux et s’est mis à pleurer.

55

1953

Il pleut ce matin. Hélène a les yeux gonflés par le chagrin. Il fait froid. Elle couvre ses épaules avec son châle. Met du bois dans le poêle.

Elle ouvre la porte du café à 6 h 30. Elle regarde l’inscription « À vendre ». La peinture s’abîme et toujours personne pour acheter. Elle jette un coup d’œil machinal en direction du ciel. Elle n’attend plus Lucien mais sa mouette.

Comme chaque matin, Baudelaire est le premier client. Avec les années, il s’est voûté. Il avance en regardant le sol, récitant inlassablement ses poèmes comme s’il les lisait par terre.

À 7 heures, les ouvriers de l’usine de textile viennent boire un café. Ils sont silencieux. Les mêmes reviennent à la pause, bavards, à midi pile.

À 8 heures, ils sont tous rentrés.

Vers 9 heures, arrivent les retraités, ceux qui jouent aux cartes près du poêle et qui repartent vers 11 h 30, juste avant que la première équipe d’hommes – celle qui fait 4 heures-midi – ne débarque.

Hélène allume le grand transistor qui se trouve près du percolateur sur lequel sourit Janet Gaynor. Elle cherche Louve machinalement, se rappelle qu’elle est morte hier soir, juste après la fermeture, comme si elle avait attendu pour ne pas déranger. Hélène se cogne contre sa gamelle d’eau, la jette. Elle a le sentiment d’avoir perdu une petite sœur silencieuse. Elle a mal.

Elle entend le train de 10 heures entrer en gare. La gare n’est qu’à cinq minutes à pied en marchant doucement. Les voyageurs sont les seuls clients qui ne soient pas des habitués. Il leur arrive d’entrer au café pour se réchauffer en attendant une correspondance. Ce matin, ils sont cinq.

Ils entrent en même temps que Claude. Claude s’approche d’Hélène et lui demande si ça va. Elle lui fait signe que oui, que ça ira. C’est lui qui a enterré Louve la nuit dernière. Maintenant que le petit Claude est arrivé, elle va pouvoir reprendre sa place derrière la machine à coudre dans la remise.

À midi, elle revient l’aider. C’est l’heure où il y a le plus d’hommes. Ils se croisent comme sur les quais d’une gare. Il y a ceux qui s’apprêtent à pointer et ceux qui rentrent chez eux. Les retraités qui partent déjeuner, les agriculteurs, les maçons et les livreurs qui font une pause.

Après leur départ, Hélène a l’habitude d’ouvrir grandes les portes pour aérer. L’odeur du tabac froid lui rappelle le jour où les Allemands ont tué Simon et emmené Lucien.

Simon, le doux parrain de Lucien. Celui derrière lequel se cache Lucien. Pourquoi Lucien se fait-il appeler Simon ?

Hélène a gardé son violon, son chapeau et ses partitions au cas où quelqu’un viendrait les lui demander. Ils sont rangés sur une étagère dans ce qui lui sert d’atelier. Parfois, elle essaie de jouer quelques notes, de faire grincer l’archet sur les cordes. Les sons qu’elle en tire ressemblent à des cris de bête prise au piège.

Elle repense souvent au sourire de Simon. Et aux inscriptions sur son front, aussi, mais moins. Ce qu’elle veut garder de lui est son sourire. Elle n’a jamais su où Simon avait été enterré le jour de son exécution. On lui a tout dit et n’importe quoi : derrière l’église, dans un pré où de nombreux ossements humains ont été découverts en 1949, vers le QG allemand de l’époque, là où elle s’est rendue à vélo, dans un fossé sur une route en contrebas de Milly où, paraît-il, les officiers allemands recouvraient les cadavres de chaux aérienne avant de les enterrer. Elle aurait voulu le ramener en Pologne, parmi les siens.

Le train de 13 h 07 entre en gare. Il ne pleut plus et le soleil caresse la façade du café.

Alors qu’elle s’apprête à repartir dans la remise pour terminer la confection d’un veston compliqué, une cliente la retient dans le café – une histoire d’ourlet de pantalon, un mari qui a une jambe plus longue que l’autre. Grâce à sa couture, des femmes entrent de plus en plus souvent au café. Et pas que le dimanche. Et pas que des jeunes femmes. Les premières années, les femmes venaient le dimanche matin porter leurs retouches au café en sortant de la messe. Mais maintenant, elles viennent à toute heure et prennent le temps de s’asseoir pour boire un verre quand elles se retrouvent entre amies.