Jules ne s’attache pas parce qu’il vit dans le présent. Hier, il s’en fout. Et demain ne l’intéresse pas encore. Dès qu’il passe la porte pour aller au lycée le matin, il ne pense plus à nous. Et quand il rentre le soir, il est content de nous voir mais on ne lui a pas manqué.
On n’a jamais su qui de nos deux pères conduisait la voiture, pour les secours les deux hommes étaient impossibles à différencier. On n’a jamais su ce qui n’a pas fonctionné ce dimanche-là. Et comme ils se partageaient la voiture, on n’a jamais su lequel de nos pères a tué l’autre.
Jules se vautre à nouveau sur mon lit et me regarde d’un air de dire : vas-y, raconte. Alors, je raconte :
– Madame Epting a décidé de rejoindre Les Hortensias le jour où son petit chien est mort. Parce que ce jour-là, elle s’est dit qu’elle ne servirait plus jamais à rien. Elle m’a dit qu’elle en avait vu de toutes les couleurs dans la vie. Qu’elle avait connu la guerre, les privations, la peur des Boches et même un chagrin d’amour. Mais la mort de son petit chien, c’était le pompon. Il s’appelait Van Gogh parce que ses anciens maîtres lui avaient coupé l’oreille pour faire disparaître son tatouage.
– Les bâtards, dit Jules en allumant une cigarette.
– C’est l’histoire du jour.
– Et c’est déjà fini ? me demande-t-il.
– Non. C’est pas vraiment fini. Ensuite je lui ai dit : Vous me raconterez votre chagrin d’amour, madame Epting ? Elle s’est tellement marrée qu’elle a dû retenir son dentier avec le bout du pouce. Il s’appelait Michel. – C’est joli Michel, j’ai répondu, mais il faut que j’y aille, je suis à la bourre. Elle m’a regardée bizarrement et elle m’a dit : À la quoi ? – À la bourre. Ça veut dire que je suis très en retard ce matin, alors vous me raconterez Michel en fin d’après-midi. Elle a fait oui de la tête et je l’ai laissée derrière la porte 45 avec son chagrin d’amour et son petit chien. Quand je suis repassée dans la soirée, son fauteuil et son matelas étaient vides. Elle avait fait un AVC. Tu vois, c’est ça mon quotidien. Il faut écouter dans l’urgence parce que le silence n’est jamais loin.
– Putain, c’est glauque.
– Tu sais, je pique quand même des fous rires presque tous les jours.
– Entre deux couches et un fauteuil roulant ?
Je me mets à rire. Jules ne dit plus rien. Il se lève, et comme tout prince qui se respecte, il ne se rend pas compte qu’il habite une principauté à lui tout seul. Il se penche à la fenêtre pour jeter sa cigarette dans le jardin et je l’engueule parce que ça caille.
10
Le bon Dieu n’a pas exaucé ses prières. Hélène ne sait toujours pas lire.
Ce soir, elle a décidé de mourir. Elle a déjà entendu parler du suicide. Au village, un homme s’est empoisonné l’année précédente en avalant des pilules. Pour Hélène, c’est le grand tableau noir qui est empoisonné.
Après la classe, elle s’est cachée dans la remise, là où sont rangés les craies, l’encre, le papier et le bonnet d’âne. Le cœur battant, elle a écouté les autres enfants partir et son maître, monsieur Tribout, toussoter, ranger ses affaires, boucler son gros cartable, descendre de l’estrade et refermer la porte derrière lui.
Lorsque les couloirs et la cour sont silencieux, Hélène met le bonnet d’âne dans sa poche et revient dans sa classe vide. C’est étrange. Pourtant, cette classe vide lui est familière, puisque le temps des récréations, elle y reste toujours à cause d’une punition ou d’une leçon qu’elle n’a pas terminée. Mais d’habitude, elle entend les cris des autres enfants, à l’extérieur. Ce soir, elle est plongée dans le silence.
Elle observe les livres soigneusement alignés près du grand bureau du maître. Elle a une violente envie d’arracher chacune de leurs pages, de les déchirer, de les jeter contre les murs, eux qui sont si prétentieusement bien rangés. Mais jamais elle n’oserait.
Elle est face au tableau noir. Dans un ultime espoir, elle essaie de lire la première phrase d’un paragraphe que monsieur Tribout a copié avec plusieurs couleurs de craie et dont il a souligné certains mots : ELLE A CASSÉ LE PETIT POT DE LAIT.
ELCASSÉPELETIOITLA.
Voilà ce que lit Hélène.
Monsieur Tribout n’essaie plus de changer sa perception des lettres. Au début, il tentait de l’aider en insistant sur chaque syllabe. En lui faisant recopier dix fois le même mot, mais c’est comme si Hélène ne savait pas retenir. Comme si ses mots à elle étaient tout le temps chahutés par du vent.
Cette année, il l’a installée au fond de la classe. Seule. Qui voudrait s’asseoir à côté d’une élève sur laquelle on ne peut même pas copier ? Avant, le maître sortait le bonnet d’âne. Maintenant, c’est pire. Elle sent qu’il a pitié d’elle et qu’il a perdu tout espoir. Tant qu’il la punissait, cela signifiait qu’il y croyait, qu’il espérait.
ELCASSÉPELETIOITLA.
Les larmes ne lui montent pas aux yeux. Cela fait longtemps que son chagrin est à sec. La première année d’école, elle a tout pleuré.
Elle colle sa bouche sur le tableau et se met à le lécher comme le ferait un petit animal. Elle commence sur la pointe des pieds. Puis, s’apercevant que la première phrase est beaucoup trop haute, elle se perche sur la chaise du maître. Elle lèche chaque lettre, qu’elle soit rouge, bleue ou verte. Elle les avale, elle veut s’empoisonner de ce poison-là. Elle leur crache dessus pour qu’elles glissent mieux dans sa gorge. Elle frotte ses lèvres contre les majuscules, les points, les virgules.
Quand le tableau est propre et que la bouche d’Hélène a la couleur d’un arc-en-ciel, elle va s’asseoir à sa place. Au fond de la classe. À l’opposé du poêle à bois. Et elle attend la mort. Elle attend, assise sagement, que les mots ingurgités la tuent pour toujours. Qu’ils achèvent le travail commencé le premier jour où elle est entrée à l’école.
Elle portait une jolie robe rouge. Comme celle du Petit Chaperon rouge, avait-elle dit à sa mère devant la machine à coudre. Ce qu’elle ignorait, c’est que le méchant loup lui apparaîtrait sous les traits d’un grand tableau noir.
Mais la mort ne s’ensuit pas. ELCASSÉPELETIOITLA n’a pas les pouvoirs magiques d’une pilule létale. Elle pensait pourtant que ça l’achèverait aussi vite que le cochon que tuent ses voisins une fois par an d’un coup derrière la tête.
Elle ne quittera pas la classe avant de mourir.
Elle décide d’avaler l’encre de tous les encriers disposés sur les petits bureaux de la classe et de finir par celui du maître. Comme ça c’est sûr, elle mourra. Et si ça ne suffit pas, elle avalera les aiguilles à coudre qu’elle a toujours à l’intérieur de sa poche pour se faire une douleur dans la cuisse quand celle de son ventre sera insupportable.
Elle se lève et ouvre l’encrier situé sur le premier petit bureau. C’est celui de Francine Perrier, la meilleure élève. La première de la classe. Celle qui réussit en tout et ne fait jamais de ratures. Celle à qui monsieur Tribout s’adresse toujours avec un sourire. Celle dont l’écriture ressemble à un vol d’oiseau et la voix à une mélodie quand elle lit sans jamais se tromper, ni se cogner à la première virgule.